Politique

Algérie : retour sur les années Chadli

Le président Chadli Bendjedid était au pouvoir lors des "événements de 1988". © Vincent Fournier/ J.A.

Décédé le 6 octobre, le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, restera dans l'Histoire comme celui qui introduisit le multipartisme, enterra le socialisme scientifique cher à Boumédiène et permit l'émergence d'une société civile.

L’année du cinquantenaire de l’indépendance aura été fatale à deux anciens présidents de la République. Six mois après la disparition d’Ahmed Ben Bella, en avril, Chadli Bendjedid est emporté par un cancer, le 6 octobre, à l’hôpital militaire d’Aïn-Naadja, à Alger. Si elle n’a provoqué nulle scène d’affliction hystérique, la nouvelle n’en a pas moins ému. Dans les mess d’officiers ou sous les colonnes de marbre du Palais du gouvernement, à l’usine, dans les lycées et dans les chaumières, le nom du troisième président de la République algérienne démocratique et populaire (1979-1992) est sur toutes les lèvres.

Raillé par certains tout au long de ses treize ans de règne pour la modestie de son cursus scolaire, accusé par d’autres de laxisme face au phénomène de l’islamisme armé, apparu au tout début de son premier mandat, Chadli a reçu un hommage unanime. Conservateurs ou modernistes, nationalistes ou fondamentalistes, officiels ou citoyens lambda, tous auraient choisi la même épitaphe sur la tombe du défunt : « Ci-gît le père de la démocratie (abou ed-dimoqratiya) ». Le taiseux colonel de l’Armée nationale populaire (ANP), devenu chef de l’État sans jamais y avoir songé en se rasant le matin, entre dans l’histoire du pays comme celui qui introduisit le multipartisme, enterra l’option du socialisme scientifique cher à son prédécesseur, Houari Boumédiène, et, surtout, permit l’émergence d’une société civile, tenue jusque-là à l’écart par un pouvoir soupçonneux.

L’homme est parti comme il est entré en politique, en toute discrétion.

Le 8 octobre, au cours d’obsèques grandioses et solennelles, des milliers d’Algérois ont applaudi le passage de sa dépouille, tandis que des balcons fusaient les youyous, sur le parcours qui sépare le Palais du peuple du cimetière d’El-Alia, traversant la principale artère de la capitale, la rue Didouche-Mourad. Publics ou privés, tous les médias ont encensé le défunt. Sans préjuger du contenu de ses Mémoires, dont la publication est prévue le 1er novembre, l’homme est parti comme il est entré en politique : en toute discrétion.

Ascension rapide

C’est le 1er juillet 1929, à Sebaa, un hameau de la commune de Bouteldja, dans la région d’El-Tarf (Nord-Est), près de la frontière tunisienne, que Chadli Bendjedid voit le jour dans une famille modeste. En 1955, il rejoint les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), branche militaire du Front de libération nationale (FLN). Ses aptitudes au maquis lui valent une ascension rapide dans la hiérarchie de l’ALN. À la veille de l’indépendance, il est à la tête de la base de l’Est et de ses 6 000 combattants. Une force non négligeable au cours de l’été 1962, quand la course au leadership prend des allures de guerre civile. Chadli se range aux côtés de Houari Boumédiène, une alliance déterminante qui contribuera à faire pencher la balance du côté de ce dernier, lequel saura montrer sa gratitude : le commandant Chadli Bendjedid est promu lieutenant-colonel, puis nommé, signe de la totale confiance de Boumédiène, alors tout-puissant ministre de la Défense, à la tête de la IIe région militaire (dans l’Oranie), la seule qui peut se prévaloir de disposer des trois corps d’armée : aviation, marine et infanterie. C’est ainsi que Chadli Bendjedid supervise la récupération, en 1967, de la base militaire de Mers el-Kébir, dernière survivance de l’armée coloniale en Algérie. Non seulement il est efficace, mais, contrairement à d’autres chefs militaires, il ne fait pas de vagues.

Pas de frasques, ni de tentations prédatrices, ni d’ambitions démesurées. Mais l’homme ne se laisse pas marcher sur les pieds. À l’occasion d’une visite officielle à Oran, Boumédiène, taquin, apostrophe Chadli : « Tu ne trouves pas que ton séjour à Oran a trop duré ? » La réponse est cinglante. « Il n’est pas plus long que ton séjour à Alger. » Les témoins qui ont assisté à l’échange sont incapables de dire si le fou rire de Boumédiène était feint ou non. Une chose est cependant sûre : sa confiance dans Chadli n’a pas été entamée. Au crépuscule de sa vie, sentant que le mal qui le rongeait lui serait fatal, Boumédiène rappelle Chadli à Alger pour lui confier la coordination de tous les services de sécurité. En l’absence d’un chef d’état-major, cette décision en fait le numéro deux de l’armée. Et c’est un conclave de cette même armée qui tranchera en sa faveur dans la course à la succession de Houari Boumédiène, décédé en décembre 1978, au détriment d’Abdelaziz Bouteflika, compagnon de route du disparu.

Fidèle

Peu préparé à ses nouvelles hautes fonctions, réputé fidèle en amitié, Chadli Bendjedid s’appuie sur quatre officiers parmi ses plus proches collaborateurs : Mustapha Belloucif, Larbi Belkheir, Khaled Nezzar et Mohamed Mediène, alias Toufik. Le premier deviendra, en 1984, le premier général de l’histoire de l’Armée nationale populaire (ANP), puis chef d’état-major, avant de connaître la disgrâce. Le ­deuxième, ancien chef d’état-major de Chadli dans la IIe région militaire, devient son tout-puissant directeur de cabinet. Khaled Nezzar, qui fut son second à la base de l’Est à la fin de la guerre de libération, est nommé ministre de la Défense. Quant à Mohamed Mediène, chef de la Sécurité militaire (SM) de la IIe région sous le commandement de Chadli, il est propulsé, en 1989, à la tête du Département recherche et sécurité (DRS, héritier de la SM).

Élu en février 1979, Chadli sera reconduit deux fois, le 13 janvier 1983 et le 22 décembre 1988. Au cours de son séjour à El-Mouradia, il tente de réformer le système. « Il a introduit la thématique des droits de l’homme dans la logique du pouvoir, témoigne Me Miloud Brahimi, ancien président de la Ligue des droits de l’homme, en créant les conditions pour la création d’un mouvement associatif émancipé du parti unique. » Les Algériens les plus âgés n’ont pas oublié que Chadli a restauré leur liberté de circulation en supprimant l’autorisation de sortie, sésame pour quitter le territoire, qu’il s’agisse de simple villégiature ou pour étudier à l’étranger. « C’est tout de même celui qui a promulgué le code de la famille, très vite rebaptisé code de l’infamie », tempère une militante féministe sous le sceau de l’anonymat.

Il fut le premier à dénoncer les forces d’inertie qui bloquent les réformes.

Toujours est-il que Chadli est le premier à dénoncer les forces d’inertie qui bloquent les réformes politiques et économiques. Le 19 septembre 1988, dans un discours mémorable, il demande à la population de ne pas hésiter à manifester pour exprimer ses doléances. Deux semaines plus tard, le 5 octobre 1988, la rue s’embrase. Chadli mobilise l’armée pour les opérations de maintien de l’ordre et confie l’opération à Khaled Nezzar. Le bilan est tragique : des centaines de morts par balle et des milliers de personnes interpellées et torturées. Chadli est tout de même réélu deux mois plus tard et en profite pour promulguer une nouvelle Constitution introduisant le multipartisme et consacrant l’ouverture économique. Mais son troisième mandat restera inachevé. Le 11 janvier 1992, au lendemain du raz-de-marée islamiste lors des premières législatives pluralistes de l’Algérie indépendante, il présente au président du Conseil constitutionnel sa démission. Sa décision a-t-elle été motivée par la déroute électorale du FLN, dont il était le président ? Ou a-t-elle été provoquée par une pression du commandement de l’ANP ? Son éditeur, Casbah éditions, assure que Chadli n’a pas emporté avec lui ce secret et que la lecture de ses Mémoires en édifiera plus d’un.

Le pardon de Bouteflika

Les années Chadli avaient commencé par une opération de « déboumédiénisation » dont la principale victime fut le flamboyant chef de la diplomatie, Abdelaziz Bouteflika. Revenu aux affaires, ce dernier se réconcilie avec celui qui l’avait contraint, au début des années 1980, à l’exil. Selon le témoignage de Khelifa Bendjedid, frère du défunt, brillant wali (préfet) aujourd’hui à la retraite, le chef de l’État a fait preuve de sollicitude à l’égard de Chadli, lui rendant visite autant que lui permettait son agenda et veillant à ce que sa famille et son entourage soient assistés après l’aggravation de son état de santé.

Le président algérien aime à s’enorgueillir auprès de ses visiteurs de ce que son « pays est le seul de l’hémisphère sud à commémorer ses fêtes nationales en présence du chef de l’État en exercice entouré de trois de ses prédécesseurs coulant une retraite paisible en Algérie et non pas en exil ». Le 8 octobre 2012, à El-Alia, ils n’étaient plus que deux : Abdelaziz Bouteflika et Ali Kafi, éphémère président du Haut Conseil d’État, structure collégiale qui avait succédé à Chadli Bendjedid.

 

Le 8 octobre, des milliers d’Algérois ont applaudi le passage du convoi funèbre de l’ancien président.

© AFP

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