Culture

BD : Jérusalem, une histoire à hauteur d’hommes

Il est parfois salutaire de prendre du recul et de la hauteur. C’est l’intention poursuivie par Vincent Lemire et Christophe Gaultier pour raconter en BD les 4 000 ans d’histoire de la ville sainte – qui ne furent pas que cris et larmes.

Mis à jour le 9 décembre 2022 à 14:50

Histoire de Jérusalem, de Vincent Lemire et Christophe Gaultier (Éditions Les Arènes) © Éditions Les Arènes

Il y a la Jérusalem de l’actualité, forcément brûlante, souvent dramatique. Et puis il y a « cette petite bourgade isolée, perchée sur une ligne de crête entre la Méditerranée et le désert, née il y a 4 000 ans… » C’est ainsi que commence l’Histoire de Jérusalem, de Vincent Lemire et Christophe Gaultier.

En bande dessinée, sur 256 pages, guidé par un olivier planté grâce à « un berger qui passait par là » et qui va germer sur le mont bientôt du même nom, le lecteur entre dans le berceau commun des trois monothéismes. Les lieux deviennent familiers, on entend la rumeur des marchands, on devine les sabots des chevaux sur le pavé, la ville prend vie. À hauteur d’homme.

Ce qui surprend, au fil des dix chapitres de cette BD, ce sont ces « faux plats » de l’Histoire, comme les appelle Vincent Lemire, ces cohabitations qui ont pu s’organiser, parfois harmonieusement, pendant de longues périodes. Il n’est pas si fréquent de réaliser que Jérusalem embrassa toutes les époques, accueillit toutes les influences, fit fantasmer tous les conquérants.

Vortex religieux

Grâce à des dialogues sourcés, extraits d’archives inédites ou de textes historiques, on écoute Cyrus décider de reconstruire le Temple, en -539, seulement cinquante ans après sa destruction, et appeler «  tous ceux qui font partie d’Israël à monter à Jérusalem ». Il intronise une figure qui deviendra centrale dans le fonctionnement de la ville : le grand prêtre qui siège au Temple où transitent les impôts, véritable trésor abondé par les pèlerins venus adorer leurs dieux.

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Les épisodes de saccages, de destructions, de massacres se succèdent, la ville passe de main en main, attisant toujours plus de convoitises, agissant comme un vortex religieux, accueillant puis excluant les communautés de croyants les unes après les autres.

En 1095, c’est un jour de novembre à Clermont, au pied des monts d’Auvergne, que va se s’écrire l’une des pages les plus meurtrières de l’histoire de la ville sainte. Le pape Urbain II soulève une armée de « soldats du Christ » pour aller reprendre la ville aux « nations ignorantes de la main de Dieu ». En signe de reconnaissance, chaque homme « dessinera la croix du seigneur sur [son] dos, entre [ses] épaules  ». Au printemps 1096, 80 000 fantassins prennent la route de « la cité royale au milieu du monde ».

Histoire de Jérusalem, de Vincent Lemire et Christophe Gaultier (Éditions Les Arènes).

Histoire de Jérusalem, de Vincent Lemire et Christophe Gaultier (Éditions Les Arènes).

Entre les épopées et les assauts, Jérusalem s’organise, s’administre, se dessine au gré de cartes intelligemment retranscrites. Les contours de la ville fluctuent au gré des influences et des flux humains, sous l’œil bienveillant de l’olivier au pied duquel lecteurs et visiteurs ont parfois besoin de se reposer et de prendre du recul, à l’écart du tourbillon de l’histoire. Un jour de 1542, ils verront s’achever la nouvelle muraille de Jérusalem, celle qu’on admire aujourd’hui, commandée par l’empereur ottoman Soliman, qui confia le chantier à son fidèle architecte Sinan.

Le sionisme, une rupture historique

La bande dessinée s’attache à montrer que des hommes ont pu vivre en bonne intelligence à Jérusalem. Y ont travaillé, prospéré, récolté l’impôt, fondé des familles – l’histoire d’une ville « normale ». Prise de conscience d’autant plus frappante quand chacun sait que les nuages finissent toujours par revenir au-dessus des lieux saints.

Les plus grands acteurs mis en scène par les auteurs semblent eux-mêmes le regretter : en mars 1899, l’échange épistolaire entre l’ancien maire de Jérusalem, Youssouf al-Khalidi, et le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, est à ce titre très émouvant parce qu’il clôt une parenthèse pour de longues années.

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Le sionisme constitue une rupture historique dans la chronologie de la ville, et les deux hommes le pressentent, et semblent déjà porter la responsabilité de la noirceur contemporaine. Dans un échange extrait des Archives centrales sionistes (CZA), l’ancien maire de Jérusalem rappelle que « les Arabes et les Turcs se considèrent comme les gardiens des lieux saints de Jérusalem ».

« Comment les sionistes pensent-ils pouvoir arracher ces lieux sacrés aux deux autres religions, qui sont l’immense majorité ? », demande-t-il, soulignant ensuite que « la terre est vaste, [qu’]il y a encore des pays inhabités », implorant de « laisser tranquille la Palestine ». Herzl lui répond quelques jours plus tard que « personne ne songe à éloigner les populations non juives de Palestine ». Qu’elles y gagneront « d’excellents frères » et que « le prix de leurs maisons et de leurs terrains va décupler ».

Enfin, il précise que « personne ne songe à toucher aux lieux saints, qu’ils resteront sacrés pour les mahométans, pour les chrétiens et pour les juifs, et que cette entente fraternelle sera le symbole de la paix universelle ». Très vite pourtant, à la création de l’État d’Israël en 1947, succèdent les rafales d’armes automatiques et la partition de la ville, en 1949.

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Le temps s’emballe, l’histoire récente fait irruption et bouscule le lecteur. « C’est vrai qu’il y a une rupture avec le reste de la BD : la longue durée est consolante, car on se dit que cette ville n’est pas condamnée à être toujours un champ de bataille », explique Vincent Lemire. En bon historien, il rappelle que, « malgré cette impression d’emballement chronologique, il faut souligner qu’à l’échelle de l’histoire millénaire de la ville, les 70 dernières années ne sont qu’une éraflure de l’Histoire ».

Histoire de Jérusalem, de Vincent Lemire et Christophe Gaultier, éditions Les Arènes, 256 pages, 27 euros