Diplomatie

RDC : l’affront de Hollande à Kabila

François Hollande et Joseph Kabila, le 13 octobre 2012. © Patrick Robert

Il venait à Kinshasa à reculons et a tenu à le faire savoir. De petits gestes en petites phrases, François Hollande a pris ses distances avec le président congolais lors du 14e sommet de la Francophonie... Et tant pis si ses homologues africains en ont pris ombrage.

Une image, et on oublie le verbe. La poignée de mains fraîche et furtive de François Hollande à son homologue congolais, Joseph Kabila, en ouverture du 14e sommet de la Francophonie, à Kinshasa, est entrée dans la postérité françafricaine. Maladresse, mesquinerie, humiliation ? En tout cas, ce 13 octobre marque un nouvel épisode dans l’interminable feuilleton mêlant la nation des droits de l’homme, jamais aussi prétentieuse que lorsqu’elle peut délivrer son message universel, et un pays du continent qui a encore beaucoup de choses à apprendre en matière de respect des libertés.

Cette image, donc. Elle a tourné en boucle, a été reprise par toutes les télévisions, a suscité une chronique du satirique et très parisien Petit Journal de Canal+… Et, semble-t-il, irrité les autres présidents africains présents à Kinshasa. Les règles de l’hospitalité ont été enfreintes. Élu dans des conditions calamiteuses en novembre 2011, Joseph Kabila n’en demeure pas moins un chef d’État. Au même titre – et tout jugement de valeur mis à part – que l’ex-président sénégalais et actuel secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, qui, lui, a eu droit à une franche accolade de François Hollande, de sa compagne, Valérie Trierweiler, et de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Le contraste était saisissant. On en était presque gêné pour celui que Jacques Chirac appelait le « petit ».

D’autant que l’épreuve ne s’arrête pas là. Joseph Kabila prononce son discours de bienvenue et exprime « sa joie » d’accueillir une trentaine de chefs d’État et de gouvernement. La salle du Palais du peuple vibre. Tout le monde, au premier rang de la tribune, applaudit. Sauf un, qui préfère lire et annoter son propre discours. Après l’allocution du représentant suisse, François Hollande se lève et s’avance vers le pupitre sans un regard pour son hôte. « J’ai voulu me rendre personnellement ici à Kinshasa, au sommet de la Francophonie, pour une raison simple : je voulais témoigner du soutien de la France [aux Congolais] », lance-t-il sans même remercier le premier d’entre eux. Ne serait-ce que pour l’invitation.

Opposition congolaise

« La gestuelle hollandaise » mêlant le symbole et l’allusion n’a pas fait dans la demi-mesure. Avant l’ouverture du sommet, le président français s’est entretenu pendant quarante-cinq minutes avec cinq leaders de l’opposition. « L’ambiance était détendue et amicale », selon le président du groupe parlementaire de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), Samy Badibanga, qui a plaidé pour une « cohésion nationale » face à un pouvoir « illégitime et faible ». Également présent, l’ex-président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, un ancien proche de Kabila. Il en a appelé à une « démocratie consensuelle ».

Plus tard, dans l’après-midi, François Hollande inaugure à l’Institut français la médiathèque Floribert-Chebeya, du nom du militant des droits de l’homme assassiné en 2010, avant de s’entretenir, en tête à tête, avec Étienne Tshisekedi pendant une vingtaine de minutes à la résidence de l’ambassadeur de France. Le leader historique de l’opposition se considère toujours comme « le président élu » et a servi son « discours habituel », raconte un témoin. « Je serai au pouvoir sous peu et je vais dissoudre l’Assemblée nationale », a-t-il d’ailleurs claironné avant de remonter dans sa voiture. Sans plus de précision sur sa feuille de route. « Le président a dû avoir une idée assez juste sur l’alternative incarnée par Tshisekedi », persifle un fonctionnaire européen en poste à Kinshasa. Il n’empêche, le traitement infligé à Kabila pourrait laisser des traces.

Nombre de députés congolais avaient fait le déplacement au Palais du peuple, à Kinshasa

© Issouf Sanogo/AFP

« Ce n’est pas très judicieux, c’est inutilement vexatoire et cela pourrait être contre-productif », regrette un africaniste français qui applaudit en revanche l’atterrissage sémantique de François Hollande. Depuis Paris, le 9 octobre, il estime que la situation en RDC est « tout à fait inacceptable sur le plan des droits, de la démocratie et de la reconnaissance de l’opposition ». Deux jours plus tard chez nos confrères de TV5, France 24 et RFI, puis lors d’un entretien avec Jeune Afrique, il adoucit la charge. À Kinshasa, dans son discours, il rappelle seulement les « valeurs, les principes et les exigences de la Francophonie ». « Ici, il ne pouvait pas tenir les mêmes propos sans risquer de provoquer un incident », reconnaît un dirigeant français. De fait, la salle du Palais du peuple était acquise à Kabila… Mais alors pourquoi ce grand numéro au jeu forcé devant les caméras ?

« C’était surtout à usage interne. Hollande devait envoyer des gages à son électorat, sensible sur la question des droits de l’homme », avoue un diplomate du Quai d’Orsay. Ou comment venir à Kinshasa sans se salir les mains ! « Tout cela est de la gymnastique pour un président très bas dans les sondages », ironise un proche de Joseph Kabila dénonçant au passage « les diatribes socialistes lancées depuis Paris » et « le retour à la réalité à Kinshasa ». « Ce cinéma donne du crédit à ceux qui estiment ici qu’il n’y a rien à espérer de la France », regrette un haut fonctionnaire congolais. Ceux-là feraient toutefois un lourd contresens. Car en coulisses, ce sommet a bel et bien consacré la relance des relations entre les deux pays.

Entretien bilatéral

Faisons abstraction du folklore françafricain. Durant leur entretien bilatéral au Palais de la nation – d’une durée équivalente à celui réservé aux opposants et « sans tension particulière », selon un participant – les deux chefs d’État ont notamment parlé de la réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), en cours d’élaboration à l’Assemblée nationale, et du procès en appel dans l’affaire Chebeya, qui doit reprendre dans les prochaines semaines. Ces deux dossiers sont jugés « prioritaires » par Paris, qui avait demandé des résultats concrets avant la venue de Hollande. Mais défendre des valeurs n’interdit pas d’avoir des intérêts. « Le renforcement du partenariat économique » a été au menu de la conversation.

Quand Sankara défiait Mitterrand

Les joutes verbales entre chefs d’État français et africains lors de rencontres publiques n’ont pas commencé avec Hollande et Kabila. Deux épisodes sont restés dans l’Histoire. En 1986, Thomas Sankara reçoit François Mitterrand à Ouagadougou. Lors du dîner, le président burkinabè tance son invité : « Des tueurs comme Pieter Botha [président sud-africain, NDLR] ont eu le droit de parcourir la France. Ils l’ont tachée de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Tous ceux qui leur ont permis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité. » Pris au dépourvu, Mitterrand improvise une réponse en estimant que son hôte « va plus loin qu’il ne faut ».

En 1990, à La Baule, c’est Hassan II que Mitterrand affronte. Alors que ce dernier formule pour la première fois la conditionnalité de l’aide à des critères démocratiques, le Marocain répond que l’Occident devrait aider l’Afrique « à s’épanouir sans lui mettre un couteau sous la gorge ».

Augustin Matata Ponyo, le Premier ministre congolais, a, lui, eu un déjeuner de travail avec Laurent Fabius, Roger Meece, le chef de la Monusco, la mission des Nations unies en RDC, et Hervé Ladsous, le secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix. « C’était amical, et la France s’est engagée à nous soutenir, notamment pour résoudre les problèmes dans l’Est », résume Augustin Matata Ponyo. De fait, à la tribune, Hollande a donné un sacré coup de main à la diplomatie congolaise en demandant que le mandat de la Monusco soit « précisé, voire élargi » pour lutter contre les groupes armés dans les deux Kivus. À ces mots, le Palais du peuple a applaudi à tout rompre. Il a également rappelé « l’intangibilité des frontières de la RDC » et dénoncé « une ingérence qui dure depuis plusieurs années ». Allusion à peine voilée au Rwanda et à un soutien au Mouvement rebelle du 23 mars (M23). Hollande est un allié.

Alors que le rapport définitif du groupe d’experts des Nations unies sur la RDC commence à fuiter avec de nouvelles accusations contre Kigali, Kinshasa peut capitaliser sur ces déclarations et la résolution adoptée lors du sommet. Et ce malgré la « réserve » opposée par la délégation rwandaise. Le texte final se prononce pour des « sanctions ciblées » et « des poursuites en justice contre tous les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ». « L’essentiel est que ce texte a été adopté par tout le monde, sauf le Rwanda », souligne Joseph Kabila, qui vient de remporter une belle victoire diplomatique.

Au volet économique également, il y a semble-t-il beaucoup moins de friture sur la ligne Paris-Kinshasa. « Nous sommes en train d’établir une coopération sur un mode gagnant-gagnant », explique Augustin Matata Ponyo, qui se définit comme « un trait d’union entre Kabila et Hollande ». De fait, il sera à Paris, mi-novembre, et rencontrera notamment des chefs d’entreprise. Officiellement, aucun dossier spécifique n’a été abordé durant l’étape kinoise. Mais les groupes pétroliers Total et Perenco sont déjà implantés sur le gisement du lac Albert. Areva dispose d’une convention d’exploration d’uranium. Orange a obtenu une licence 3G après avoir racheté un opérateur de téléphonie mobile sino-congolais. Et puis il y a tous les champions tricolores du BTP et de l’agro-industrie qui commencent à regarder avec intérêt ce pays gigantesque.

"La démocratie ne se négocie pas"

« Si je suis plus exigeant avec l’Afrique, c’est que j’aime l’Afrique », a professé François Hollande dans les jardins de la résidence française avec une bonne dose de paternalisme. « La démocratie ne se négocie pas, je ne change pas de discours en fonction des interlocuteurs et des pays », a-t-il ajouté. Attendons le voyage présidentiel en Russie, en Chine ou au Qatar pour juger sur pièces…

A-t-il eu tout de même le sentiment d’en avoir un peu trop fait ? Avant de décoller pour Paris, le 13 octobre au soir, François Hollande est rapidement passé à la Cité de l’OUA où se trouvaient plusieurs chefs d’État africains, dont Joseph Kabila. Échanges rapides d’amabilités, poignées de main, sourires et remerciements… « C’était une séance de rattrapage », espère notre diplomate, persuadé que c’est par la main tendue et le soutien des réformateurs que le régime Kabila évoluera. De ce point de vue, le 14e sommet de la Francophonie aura apporté sa contribution.

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