Politique

Djerba 2022, capitale de la francophonie

Malgré les reports successifs, les doutes et les petits accrocs protocolaires, le 18e sommet de la francophonie a ouvert ses portes comme prévu à Djerba. Son organisation a pourtant été semée d’embûches pour les autorités tunisiennes.

Par - Envoyé spécial à Djerba
Mis à jour le 19 novembre 2022 à 17:51

Le président français Emmanuel Macron arrive à Djerba pour le début du sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie, et est accueilli par le président tunisien Kaïs Saïed et la secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo. © Ons Abid pour JA

Le français est donc devenu la langue officielle à Djerba… Pour 72 heures au moins, le temps d’un 18e sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) qui, conférence ministérielle comprise, s’étale du 18 au 20 novembre. La tenue de cette évènement en Tunisie n’a pourtant rien eu d’un long fleuve tranquille. La preuve : trois mois avant son déroulement, les rumeurs de délocalisation à Paris circulaient encore dans les couloirs parisiens de l’institution francophone.

Tout avait pourtant commencé par « une agréable surprise », pour reprendre l’expression alors employée par Béji Caïd Essebsi, qui était encore le président de la Tunisie. Un cadeau plutôt, tombé du ciel et de la volonté du président Macron qui, quelques mois seulement avant l’organisation du 17e sommet d’Erevan, en 2018, avait décidé de confier celle du sommet suivant, initialement prévu en France, à la jeune démocratie tunisienne.

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Le palais de Carthage évoque alors dans un premier temps Tunis, la capitale, pour accueillir le futur événement, puis Monastir, la ville d’Habib Bourguiba, père de l’indépendance tunisienne, et l’un des quatre fondateurs de l’OIF créée en 1970.

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L’île de Djerba est finalement évoquée par celui qui est alors ministre du Tourisme de la Tunisie, le Djerbien René Trabelsi. Une proposition vite soutenue par le président Essebsi et son gouvernement, qui voient en ce sommet du cinquantenaire l’occasion de rééquilibrer le développement économique en faveur de l’île, touchée alors de plein fouet par la chute de sa fréquentation touristique. L’initiative est portée à bout de bras par Béji Caïd Essebsi, jusqu’à sa mort, le 25 juillet 2019.

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Si la venue de Céline Dion a bien été évoquée à un moment par les autorités du pays, rien n’est encore prêt, sur place, quand Kaïs Saïed est élu, en octobre 2019. Et la décision du nouveau président tunisien, prise dès son arrivée au pouvoir, de changer l’équipe en charge de l’organisation n’arrange rien. L’irruption de la pandémie de Covid à travers le monde, en mars 2020, va changer la donne et accorder à la Tunisie un nouveau délai, puisque l’OIF décide, deux mois plus tard, de repousser d’un an ce 18e sommet, prévu à l’origine pour se tenir les 12 et 13 décembre 2020.

D’importants travaux annoncés

Kaïs Saïed a vite validé le choix de Djerba. Il s’appuie sur les conclusions des premières commissions envoyées depuis Tunis, à partir de septembre 2019, pour juger des capacités de l’île à organiser un tel évènement. « Elles confirment alors que Djerba dispose de toutes les infrastructures nécessaires, de l’aéroport international aux capacités hôtelières de standing pour héberger les nombreuses délégations, en passant par les salles de conférence pour les plénières et les lieux susceptibles de pouvoir accueillir le futur village de la francophonie, ainsi que la cérémonie d’ouverture », confirme Houcine Jrad, le maire de la commune de Djerba-Houmt-Souk. Le tout situé dans un environnement facile à sécuriser.

D’importants travaux sont prévus sur les routes et dans l’aéroport. Mais rien n’avance vraiment durant l’année 2020. L’île, comme le reste du pays, est toujours confinée et l’organisation du futur évènement ne semble pas susciter un grand intérêt auprès des Tunisiens, en dehors des Djerbiens, conscients de ses retombées économiques pour leur île.

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En 2021, les premières critiques de l’opposition sur « les milliards » que le sommet va coûter au pays commencent à se faire entendre, avant que la suspension du Parlement, le 25 juillet 2021, par Kaïs Saïed, ne jette le trouble parmi la communauté francophone. Notamment chez Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, qui brandit alors les premières menaces de boycott. Le virus va encore une fois régler le problème : l’OIF décide en octobre de reporter une nouvelle fois d’un an le rendez-vous, aux 20 et 21 novembre 2022. La Tunisie obtient donc un nouveau sursis, dont elle décide cette fois de tirer parti.

Un déménagement envisagé

L’année 2022 commence pourtant par de nouveaux doutes, émis cette fois-ci par l’OIF elle-même, qui ne veut surtout connaître une nouvelle désillusion en fin d’année. La Canada campe sur ses positions et l’éventualité de déménager le sommet à Marrakech est même un temps évoquée. Mais Paris ne lâche pas la Tunisie, qui en moins de dix mois va réaliser tout ce qui n’avait pas pu être fait durant les deux années précédentes. Le temps, certainement, de rassurer aussi le FMI avec lequel la Tunisie a un programme et de convaincre ses experts des retombées bénéfiques pour l’économie du pays.

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Surtout que la facture ne s’annonce pas si élevée pour Tunis, qui prend essentiellement en charge le séjour des chefs de délégation, ainsi la sécurité du sommet. Si bien qu’à partir de juillet, tout s’accélère, à l’image des procédures exceptionnelles mises en place par le gouvernement pour la passation des marchés publics. De telle sorte que Najla Bouden, la cheffe du gouvernement tunisien, surprend à son tour tout son monde, en donnant rendez-vous à Djerba aux participants des Universités d’été du Medef organisées à la fin du mois d’août à Paris.

Seule déception pour Houcine Jrad : la cérémonie d’ouverture ne s’est finalement pas tenue dans le théâtre à ciel ouvert, emblématique de l’île. « Il était pourtant prêt depuis deux ans », regrette aujourd’hui l’édile, qui reste néanmoins convaincu, « qu’il y aura bien un avant et un après sommet à Djerba ».