Défense

Turquie : AKP, le bilan des dix années au pouvoir

Manifestation à Istanbul pendant la campagne électorale de 2011. © Sipa

Le 3 novembre 2002, l'arrivée au pouvoir de l'AKP avait suscité bien des espoirs. Et quelques craintes. Depuis, le parti islamo-conservateur a fermement assuré son emprise sur la Turquie. Pour le meilleur et pour le pire.

Dix ans. Dix ans déjà que la Turquie laïque telle que l’avait façonnée Mustafa Kemal Atatürk s’est dotée d’un gouvernement islamo-conservateur. Pleins d’espoir, nombre d’analystes avaient, en novembre 2002, voulu voir dans le Parti de la justice et du développement (AKP) un mouvement moderne, dont les leaders, Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül, étaient de sincères « démocrates musulmans » désireux de faire entrer leur pays dans l’Union européenne (UE). D’autres, plus pessimistes, pensaient que ce gouvernement ne tiendrait pas : n’était-il pas en butte à l’hostilité d’une armée ultralaïque, jalouse de ses prérogatives et auteure de quatre coups d’État depuis 1960 ?

Pourtant, le mouvement s’est enraciné, épousant l’évolution d’une société en mutation. Les élites des villes « occidentalisées » de l’Ouest ont été supplantées par une bourgeoisie d’affaires anatolienne, de moeurs conservatrices, qui étale sans complexe ses relations claniques et son clientélisme dans un pays en plein essor économique. Adhérant aux orientations libérales du Fonds monétaire international (FMI), les dirigeants de l’AKP ont en effet obtenu d’indéniables succès. Boostées par Erdogan, Premier ministre transformé en commis voyageur et toujours en quête de nouveaux marchés, notamment en Afrique, les exportations ont plus que triplé depuis 2002. En 2011, le chômage a été ramené à 9,8 % et la croissance a atteint 8,5 %, de quoi faire pâlir d’envie les pays de la zone euro… Les Turcs apprécient, et le montrent à chaque scrutin législatif : de 34,3 % des voix en 2002, l’AKP est passé à 46,5 % en 2007 et à 49,9 % en 2011. Il s’impose d’autant plus aisément que l’opposition (extrême droite, centre gauche, partis kurdes) est désunie, inefficace et de plus en plus bâillonnée.

Bastions laïques

Seule vraie force d’opposition, l’armée a été peu à peu affaiblie, tout comme ses relais qui tenaient les bastions laïques – présidence de la République, hautes institutions judiciaires, rectorats, médias -, verrouillant les domaines les plus sensibles : port du voile dans les universités, restriction de l’accès à l’enseignement supérieur pour les élèves des imam hatip (écoles coraniques)…

Zéro problème, zéro résultat ?

En une décennie, la Turquie s’est éloignée des États-Unis, temporairement, et d’Israël, durablement. Mais dans le même temps, Erdogan a étendu le champ d’action de sa diplomatie (Asie, Amérique latine, Afrique). Outre de beaux succès commerciaux, il a donné à son pays une visibilité internationale inédite, bien que ses offres de médiation (nucléaire iranien, relations interpalestiniennes) aient fait long feu.

Avec Israël, la rupture est profonde, Erdogan fustigeant sa politique à l’égard des Palestiniens et se posant ainsi en champion du monde arabo-musulman. Les tensions ont atteint leur paroxysme en mai 2010, après le raid de Tsahal contre le Mavi Marmara, un navire turc qui apportait de l’aide humanitaire aux Gazaouis (9 morts). En 2003, son désaccord avec la guerre d’Irak avait poussé la Turquie à renouer avec les pays frontaliers. Fini les contentieux, avait décrété Ahmet Davutoglu, conseiller puis ministre des Affaires étrangères d’Erdogan, et créateur du concept « zéro problème de voisinage ». Amitié avec le Syrien Assad, échanges commerciaux au zénith avec Téhéran, relations apaisées avec les Kurdes d’Irak du Nord… Les succès se sont enchaînés. Jusqu’au Printemps arabe.

Lent à réagir lors des soulèvements tunisien et libyen, Erdogan a défendu son « bon ami » Bachar al-Assad jusqu’en août 2011 avant d’en devenir le contempteur acharné et de s’aligner sur Washington. Au grand dam des Iraniens, alliés de Damas, qui reprochent aussi à la Turquie d’avoir accepté d’abriter le bouclier antimissile de l’Otan. Quant à la tutelle paternaliste que la Turquie tente d’imposer au Kurdistan, elle exaspère les autorités irakiennes. Bref, le « zéro problème » n’a pas mené très loin.

L’état-major a gardé la réalité du pouvoir jusqu’à son premier sérieux revers, en juillet-août 2007. Tentant d’empêcher l’élection d’Abdullah Gül à la présidence, il avait publié un communiqué en forme d’ultimatum, mais s’était vu désavoué par les urnes après que l’AKP eut provoqué des législatives anticipées. La mise au jour, simultanément, d’un réseau putschiste (le gang Ergenekon), puis, en 2009, de sept complots visant à renverser le gouvernement a mis l’institution militaire sur le banc des accusés. Les procès à grand spectacle se succèdent. Le 21 septembre dernier, l’un d’eux s’est conclu par de lourdes condamnations infligées à 331 hauts gradés, parmi lesquels les anciens chefs de l’armée de l’air, de la marine et de la Ire armée de terre.

Les premières années, l’AKP se voulait réformiste. Mais, sous pression, il n’est jamais parvenu à faire adopter une Constitution libérale, se bornant à amender par petites touches l’actuelle loi fondamentale, oeuvre des auteurs du coup d’État de 1980… Fin 2004, sur la foi de ces timides réformes, le Conseil de l’UE s’était prononcé en faveur de négociations d’adhésion avec Ankara. Celles-ci s’étaient ouvertes en octobre 2005.

Las, depuis 2009 et la découverte des complots, le gouvernement présente un autre visage. Autoritaire et inquiétant. « Sa face conservatrice a pris le pas sur sa face démocratique », admet Sahin Alpay, politologue et éditorialiste au quotidien Zaman, proche de l’AKP. Pour lui, il est clair qu’après avoir mis la bureaucratie kémaliste sous contrôle, le parti pactise avec son ennemi d’hier afin de consolider son emprise sur le pouvoir. « L’armée a compris qu’elle ne peut pas renverser le gouvernement. Elle a fait marche arrière et l’on assiste à un partage du pouvoir », confirme Erol Özkoray, un intellectuel démocrate, qui, quinze jours après la création de sa maison d’édition, en octobre, fait l’objet de poursuites judiciaires.

De fait, l’AKP a repris à son compte les méthodes de son ex-adversaire. Tous les contradicteurs – caricaturistes, universitaires, défenseurs des droits des minorités (kurde, chrétienne, alévie) – sont traduits en justice. En août, 76 journalistes étaient en prison. Au total, 8 000 personnes appartenant à des organisations politiques kurdes (y compris des élus du Parti pour la paix et la démocratie [BDP], pourtant légal) ou plaidant pour une solution politique au problème kurde seraient incarcérées.

Main dans la main

Au fil des rapports alarmants de la Commission européenne, le rêve d’adhésion à l’UE s’éloigne. En octobre 2012, seulement 12 chapitres de négociation sont ouverts et un seul clos, sur un total de 35. Certes, depuis 2007, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, hostiles à l’entrée de la Turquie dans l’UE, ont gelé la discussion de plusieurs points. Mais la manière dont l’AKP, main dans la main avec l’armée, bloque toute évolution démocratique – qu’il s’agisse du règlement de la question chypriote, de la reconnaissance du génocide arménien ou du droit des minorités – ne plaide pas en faveur d’Ankara.

Au-delà de l’adhésion à l’UE, sur laquelle les Turcs portent aujourd’hui un regard désabusé, l’impasse politique est totale, comme en témoigne la recrudescence de la rébellion kurde dans le Sud-Est, malgré les velléités épisodiques d’Erdogan d’en finir avec ce conflit sanglant.

En dix ans cependant, l’AKP – qui agrège des courants islamistes, conservateurs et nationalistes – a imposé sa marque. Sa cohésion et sa capacité d’adaptation tiennent avant tout à l’habileté et au charisme d’un homme, Erdogan. Son prochain défi ? Se faire élire président au suffrage universel direct – une première – en 2014. Reste à savoir si l’armée, mais aussi les Turcs, qui, selon les sondages, lui préfèrent son « frère » Abdullah Gül, actuel détenteur du poste, ou sa santé (il a subi deux graves opérations de l’intestin en novembre 2011 et février 2012) lui permettront d’atteindre cet objectif ultime.

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