Politique

Côte d’Ivoire – Michel Gohou : « Un coup d’État n’est jamais salutaire »

Monument du rire en Afrique francophone, Michel Gohou vient de fêter ses trente ans de carrière. Pour Jeune Afrique, il revient sur la crise sécuritaire que connaissent plusieurs pays de la sous-région et sur les tensions qui opposent Abidjan et Bamako, où 46 militaires ivoiriens sont toujours détenus.

Par - à Abidjan
Mis à jour le 26 novembre 2022 à 10:06

L’humoriste et comédien ivoirien Michel Gohou. © MONTAGE JA : Issam Zejly pour JA

L’ACTU VUE PAR – Depuis trente ans, Michel Gohou fait rire l’Afrique francophone. Ses mimiques accompagnées d’onomatopées, les aventures ubuesques et hilarantes de son personnage ont, au fil des années, installé le comédien parmi les plus populaires du continent. Des Guignols d’Abidjan, dont les familles africaines installées en France s’échangeaient les VHS dans les années 1990, à la série Ma famille, en passant par Le Parlement du rire, diffusé sur Canal+ Afrique, il a déjà une longue et riche carrière derrière lui.

La culture ne peut pas s’exporter dans des zones chaudes

Aujourd’hui âgé de 63 ans, il est à la tête de Gohou production, et c’est dans ses bureaux du quartier d’Angré, à Abidjan, qu’il nous a donné rendez-vous. Une équipe est en train de finaliser le montage de Super Gohou, une série de 104 épisodes d’une durée de 5 minutes chacun, qu’il doit livrer à la NCI, la première chaîne de télévision privée du pays. Quelques jours plus tard, il s’envolera vers la France pour son spectacle La Fête à Gohou. Le 17 décembre, il se produira à Kinshasa, en RDC, et le 24 à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville. C’est un Michel Gohou souriant et blagueur qui nous reçoit mais, sitôt le dictaphone lancé, il devient grave et sérieux. Interview.

Jeune Afrique : Vous tournez régulièrement des films ou jouez vos spectacles dans les pays de la sous-région. Quel impact la crise sécuritaire actuelle a-t-elle sur votre secteur ?

Michel Gohou : Il n’y a de culture que lorsqu’on a la sécurité, la tranquillité et la paix. La culture ne peut pas s’exporter dans des zones chaudes. Je prends l’exemple du Nord-Kivu, en RDC. J’étais à Goma avant la crise du Covid-19 et j’ai été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. Là-bas, les gens nous aiment bien et ils auraient besoin aujourd’hui d’un peu d’humour, ils ont envie de nous voir sur scène. Mais, à cause de l’insécurité, on ne peut pas s’y hasarder. C’est la même chose dans le nord du Burkina ou du Mali : la situation est telle que l’on ne peut pas s’y rendre.

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Pour éviter que des groupes jihadistes ne s’installent en Côte d’Ivoire, les autorités misent sur des programmes en faveur de la jeunesse. Pensez-vous que ce soit la solution ?

Nous devons essayer toutes les approches. En général, les jeunes se font enrôler parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Ils n’ont pas de travail, se tournent les pouces, traînent sur les réseaux sociaux, deviennent brouteurs… Les jihadistes leur offrent un « emploi » dans ce contexte où l’avenir semble bouché. Pensez-vous que celui qui gagnerait bien sa vie et qui arriverait à prendre en charge sa famille se laisserait séduire aussi facilement ?

Cela fait maintenant quatre mois que des militaires ivoiriens sont détenus au Mali, et la tension est vive entre Abidjan et Bamako. Qu’en pensez-vous et comment peut-on résoudre cette crise ?

Le Mali et la Côte d’Ivoire sont comme deux frères qui ont eu une prise de bec et se sont tourné le dos. Mais la famille reste la famille. Ils finiront toujours par revenir à de bons sentiments. Les populations de nos deux pays sont entrelacées. Savez-vous combien de millions de Maliens vivent en Côte d’Ivoire et vice-versa ?

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Ce qui s’est passé est le fruit d’une incompréhension, mais à force de dialoguer, on finira toujours par s’entendre. Ce qui est rassurant, c’est que personne ne parle de force ni d’engagement armé. Les deux sont d’accord pour se parler. Ils finiront par s’entendre et les soldats rentreront dans leurs familles.

Le 7 novembre, une cérémonie de désacralisation du tambour parleur des Atchans a eu lieu au musée du quai Branly, avant son retour en Côte d’Ivoire, dans le cadre de la restitution des œuvres volées pendant la colonisation. Comment préparer l’accueil de ces œuvres ? Que faut-il en faire ?

Nous avons des musées à Abidjan et dans d’autres villes. Nos enfants ont eux aussi envie de voir ces œuvres, de connaître l’histoire de leurs régions et de leur pays. Que l’on nous ramène ce qui nous revient de droit. Et puis nous, nous savons à quoi servent ces objets.

Pourtant, la question des lieux de stockage des œuvres et de leurs conditions de conservation avait fait débat…

Personne n’a besoin de nous apprendre à entretenir nos masques. Ce sont des choses qui nous appartiennent et que l’on doit nous restituer, tout simplement.

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La plupart des crises que la Côte d’Ivoire a traversées ces dernières décennies surviennent lors d’élections. En amont des scrutins locaux prévus l’année prochaine, des tensions sont déjà apparues sur la scène politique. Cela vous préoccupe-t-il ?

Celui qui est pessimiste peut être préoccupé, mais je ne le suis pas. Même en Europe, à l’approche d’élections, il y a du remue-ménage. C’est tout à fait normal qu’il en soit de même en Afrique, où nous apprenons encore à connaître la démocratie. Dans cet apprentissage, souffrez qu’il y ait des grincements de dents.

Les coups d’État perpétrés au Mali, en Guinée ou au Burkina Faso sont-ils un recul pour la démocratie ?

C’est évident ! Un coup d’État n’est jamais salutaire, quelles qu’en soient les raisons. Lorsque cela se produit, il y a toujours des gens qui crient leur joie, mais ce faisant, leur pays retourne trente ans en arrière. Il faut tout recommencer : stabiliser, repartir sur de nouvelles bases, regagner la confiance des partenaires, obtenir des prêts pour redresser ce qui a été dérangé… Et pendant ce temps, les autres avancent. Les coups d’État sont à bannir. On peut s’entendre sans avoir à prendre les armes.

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En Côte d’Ivoire, un député souhaite faire voter une loi qui limiterait l’âge pour se présenter à la magistrature suprême, ce qui pourrait disqualifier Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié en 2025. Est-ce une solution ?

Ce n’est pas une question d’âge. On peut être jeune et nourrir de la haine, vouloir en découdre avec les autres. On peut aussi avoir un âge avancé et prôner la paix. Ceci étant dit, là où je suis d’accord avec cette limitation d’âge, c’est que le métier de président est complexe, extrêmement difficile et usant. Or, passé un certain âge, il faut se reposer. Il y a d’autres manières de se mettre au service de son pays.