Politique

Algérie : une chaîne fermée pour « atteinte aux mœurs publiques »

La chaîne de télévision privée El Adjwaa TV a été définitivement fermée ce lundi 14 novembre pour avoir diffusé un film dans lequel un couple s’embrassait. Ces mesures d’interdiction se multiplient et certains professionnels y voient le signe d’un durcissement général de la société.

Mis à jour le 16 novembre 2022 à 17:15

Sur la cinquantaine de chaînes privées qui avaient été créées en Algérie après l’ouverture du champ audiovisuel en 2012, six seulement avaient reçu une licence et un agrément provisoire. Image d’illustration. © Getty Images

La chaîne de télévision privée algérienne El Adjwaa TV a été définitivement fermée ce lundi 14 novembre par l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav). Cette décision intervient après que la chaîne a diffusé, la veille, un film comportant des « scènes offensantes et contraires aux valeurs de notre société et à notre religion », selon les termes du communiqué de l’Arav. Ces « violations » sont « liées principalement au non-respect des spécificités de la société algérienne, ainsi qu’aux atteintes aux mœurs publiques, à travers la diffusion de contenus à caractère immoral et de scènes contraires aux valeurs sociétales », a ajouté le gendarme de l’audiovisuel.

Dans un autre communiqué diffusé sur sa page Facebook, la chaîne incriminée reconnaît « une grave erreur », prend acte de sa fermeture définitive tout en présentant ses excuses à « [ses] téléspectateurs et à l’ensemble du peuple algérien ». La scène à l’origine de l’arrêt définitif de la chaîne se passe dans un décor de chambre à coucher. Un homme habillé en short embrasse une femme dont il vient de dégrafer le soutien-gorge, laissant apparaître en partie un sein.

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Chaîne de télévision généraliste lancée le 5 octobre 2013 et basée à Londres, El Adjwaa TV est la propriété de Bouchakor Zoubiri, également propriétaire du journal El Adjwaa, qu’il avait créé en 2006 à Oran. Cet homme d’affaires était réputé proche de Miloud Chorfi, ancien journaliste et ancien député et cadre du RND (Rassemblement national démocratique). Décédé en févier 2017, Miloud Chorfi était également sénateur du tiers présidentiel et surtout ex-président de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel.

La même scène il y a 50 ans

Pour le réalisateur Bachir Derrais, dont le biopic à 6 millions d’euros sur Larbi Ben Mhidi, héros de la Révolution algérienne, est bloqué depuis des années par les autorités, le pouvoir obéit simplement aux « diktats de la société ». « Les décideurs ont cédé à la pression des masses populaires », écrit le cinéaste sur sa page Facebook. « Cette chaîne a diffusé un vieux film d’action avec une vieille copie DVD à peine visible et dans l’une des scènes de ce film, on voit un couple s’embrasser.

En quelques heures à peine, cette histoire a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux » au motif que « la chaîne a diffusé un film pornographique », poursuit Bachir Derrais, qui conclut son commentaire en rappelant qu’il y a 50 ans, un réalisateur algérien, Moussa Haddad en l’occurrence, filmait presque la même scène dans le film Les Vacances de l’inspecteur Tahar.

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Ce n’est pas la première fois que les autorités algériennes décident de fermer une chaîne de télévision. Au mois d’août 2021, deux autres chaînes satellitaires basées à l’étranger avaient été définitivement fermées. Lancée en octobre 2020, Lina TV, chaîne généraliste de droit privé, avait été fermée au motif qu’elle n’avait « jamais bénéficié de l’agrément préalable pour l’exercice de son activité audiovisuelle en Algérie » et travaillait donc « en dehors des cadres juridiques en vigueur », selon le ministère de la Communication.

De nombreux précédents

Al Djazairia One, quant à elle, a été fermée le 23 août 2021 pour des « violations professionnelles » principalement « liées au non-respect des exigences de sécurité publique », comme indiqué dans son rapport par le gendarme de l’audiovisuel algérien, qui soulignait au passage des « violations » en terme d’obtention d’actions dans le marché de l’audiovisuel. Un mandat d’arrêt contre « les frères fondateurs, propriétaires et dirigeants de la chaîne », avait même été lancé pour « blanchiment d’argent » et pour des faits liés aux « mouvements de capitaux depuis et vers l’Algérie ».

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À la même époque, El Bilad TV s’était vue retirer son accréditation provisoire en raison de « violations répétées des dispositions édictées dans la loi relative à l’activité audiovisuelle », notamment ses articles 48 et 103. Pour sa part, El Hayat TV a écopé d’une semaine de suspension après la diffusion d’une émission politique dans laquelle l’ancien député Noureddine Aït Hamouda avait mis en doute « le patriotisme » de l’émir Abdelkader, « figure nationale » dont l’effigie orne les billets de banque depuis des lustres.

Créée en septembre 2015 et installée en juin 2016, l’Autorité de régulation de l’audiovisuel est une instance algérienne indépendante chargée de l’organisation du domaine de l’audiovisuel en Algérie. Composée de neuf membres, l’Arav se donne pour mission de « veiller au libre exercice de l’activité audiovisuelle, à l’impartialité, à la transparence et au respect des valeurs et des principes de la société algérienne ». Elle est actuellement dirigée par Mohamed Louber, ancien journaliste de la Radiodiffusion-télévision algérienne (RTA) et ancien directeur d’El Moudjahid. Mohamed Louber est également enseignant à la faculté de droit d’Alger et conseiller en droit de l’audiovisuel.

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Actuellement, l’Algérie dispose de neuf chaînes de télévision publiques, toutes filiales de l’Établissement public de télévision (EPTV), anciennement Enterprise nationale de télévision (ENTV). Après l’ouverture du champ audiovisuel, en 2012, une cinquantaine de chaînes privées avaient été créées, mais six seulement avaient reçu une licence et un agrément provisoire pour l’ouverture de représentations en Algérie. Les principales chaînes privées sont aujourd’hui Ennahar TV, Echorouk TV et El Bilad TV, toutes filiales des journaux Ennahar, Echorouk et El Bilad, réputés proches du pouvoir.

« Off-shore » et sans statut juridique

Installées en Algérie, ces chaînes émettent à partir de l’étranger grâce à des bandes passantes mais, dépourvues de statut juridique, ces entreprises, qui opèrent en Algérie, ne sont pas pour autant de droit algérien. C’est à ce titre, par ailleurs, que le ministre de la Communication, Mohamed Bouslimani, a annoncé le 17 août dernier l’acquisition d’un transpondeur, qui permet désormais la domiciliation de la majorité des chaînes de télévision privées via l’entreprise Télédiffusion d’Algérie (TDA). Il précise toutefois que l’opération ne sera parachevée qu’en février prochain, en finalisant les « procédures de domiciliation de ces chaînes qui seront définitivement de droit algérien ».

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En attendant les deux projets de loi sur l’information et l’audiovisuel qui tardent à voir le jour, Ammar Bendjedda, assistant au DG de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav), expliquait au mois d’août dernier au très officiel El Moudjahid que la nouvelle loi sur l’audiovisuel avait un double objectif : « en finir avec l’anarchie qui n’a que trop duré dans ce secteur » et « algérianiser ces chaînes off-shore », qui doivent absolument se conformer à la législation algérienne.