Politique

Algérie : ces walis par qui la polémique arrive

Filmé alors qu’il s’en prenait violemment à un vendeur de sandwichs, le wali d’Oran a choqué de nombreux Algériens. Pourtant, de tels incidents sont fréquents. Pour certains hauts fonctionnaires, ils sont même devenus un moyen de se faire remarquer au niveau national.

Mis à jour le 15 novembre 2022 à 13:10

Saïd Sayoud, le wali d’Oran. © DR

Encore un wali au cœur d’une grosse polémique. Le comportement hautain et les propos jugés méprisants de Saïd Sayoud, wali d’Oran, envers le tenancier d’une modeste gargote ont provoqué l’indignation de beaucoup d’Algériens, choqués par une attitude considérée comme indigne d’un grand commis de l’État.

En visite de terrain inopinée dans un quartier de la deuxième plus grande ville du pays, le wali s’est adressé à un vendeur de sandwichs qui exploitait une modeste baraque dans un chantier d’un ton méprisant : « Prend tes affaires et va-t-en d’ici ! », lui a-t-il asséné à plusieurs reprises. Filmée par les caméras de la télévision qui l’accompagnait, la séquence est rapidement devenue virale sur les réseaux sociaux, suscitant de très nombreuses réactions de colère de la part des internautes.

Cela a également provoqué un élan de solidarité de la part de citoyens qui ont spontanément offert d’aider le malheureux gargotier chassé par le wali en lui louant un local à leurs frais.

Mépris et colère

Au-delà du ton plein de morgue et de mépris utilisé par le wali envers un citoyen de condition visiblement modeste, c’est surtout le fait que cette humiliation ait été captée par des caméras qui a irrité des Algériens, prompts à s’enflammer contre ce qui est assimilé à de la « hogra », le mot local pour dire le mépris et l’injustice dans ce qu’ils ont de plus révoltant.

« Tu as dix minutes pour prendre tes affaires », dit-il à un autre commerçant en infraction. Dans une autre scène, on le voit s’adressant à un gradé de la gendarmerie à propos des commerçants qui empiètent sur le trottoir et lui intimer l’ordre de « frapper avec une main de fer ». Pour rappel, c’est ce même wali qui a pris la décision de fermer l’hôtel Liberté où avait dîné en privé le président français Emmanuel Macron le 26 août dernier.

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En octobre 2020, son prédécesseur, Messaoud Djari, s’était également retrouvé au cœur d’une autre grosse polémique à la suite de son attitude jugée « hautaine et méprisante » à l’égard d’une institutrice qui se plaignait du manque de moyens dont souffrait son établissement. L’intéressée, Sydia Merabet, avait essuyé les foudres du wali après lui avoir fait remarquer que les pupitres des élèves « dataient de l’époque coloniale ».

En Algérie, les walis, ces tout-puissants préfets qui gouvernent les 58 wilayas du pays, sont souvent accusés de se donner en spectacle et d’abuser de leur pouvoir devant les caméras de télévision.

Le 12 octobre dernier, en visite sur un chantier, le wali de Tiaret, Ali Bouguerra, s’en est pris à des entrepreneurs locaux, défiant même l’un d’entre eux en son absence en ces termes : « Honte à lui ! S’il était un homme, il serait venu nous affronter. »

Quatre jours plus tard, c’est au tour du wali de Laghouat, à 403 kilomètres au sud d’Alger, de créer la polémique en sermonnant un directeur d’école dont l’établissement n’est pas connecté à Internet. Face au tollé créé par ses propos et devant la montée au créneau du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE) qui dénonce « une grave dérive », le wali est contraint de faire amende honorable devant les caméras de télévision en présence du directeur humilié.

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Lors de leurs visites d’inspection, certains walis se font tour à tour ingénieurs, médecins, agronomes ou informaticiens, selon les circonstances, et distribuent ordres et recommandations dans des domaines qu’ils ne maîtrisent parfois pas du tout.

En avril dernier, lors d’une visite dans un hôpital, le wali de Bordj Bou Arreridj, Mohamed Benmalek, s’enquiert de la situation d’un enfant qui avait été opéré pour une fracture à la jambe. Se substituant aux médecins qui avaient pris l’enfant en charge et au chirurgien qui l’avait opéré avec succès, le wali ordonne l’évacuation du jeune patient vers une autre structure médicale alors que son cas ne présentait aucune urgence et ne nécessitait aucune prise en charge particulière.

« Prends tes ordures et dégage d’ici »

Les exemples de walis atypiques sont légion. Durant les six ans qu’il a passés à la tête de certaines wilayas du pays, Ould Salah Zitouni avait été surnommé « El Bombardi » (le bombardier) pour ses méthodes musclées. « Prends tes ordures et dégage d’ici », avait-t-il un jour lancé à un entrepreneur dont il visitait le chantier à Béjaïa. En septembre dernier, lors d’un énième mouvement dans le corps des ces tout-puissants gouverneurs, le président Abdelmadjid Tebboune avait mis fin aux fonctions de seize d’entre eux.

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Avant son accident vasculaire cérébral et durant les premières années de son premier mandat, l’ancien président Abdelaziz Bouteflika ne se privait pas d’humilier ministres, walis et hauts responsables devant les caméras de télévision. Beaucoup de walis ont, semble-t-il, pris exemple sur lui, passant leurs nerfs sur les chefs de chantier ou les maires.

Certains de ces préfets font une publicité tapageuse autour de leurs sorties et visites pour se mettre en lumière et obtenir des promotions, voire des postes ministériels. Sous Bouteflika, plusieurs walis ont été promus ministres, mais la fonction mène aussi bien au gouvernement qu’en prison. En octobre dernier, l’ancien wali Ahmed Hamou Touhami, surnommé « Monsieur 10 % » à cause du pourcentage qu’il prélevait dans toutes les affaires qu’il traitait, est décédé en détention. Il avait été condamné à quatre ans de prison ferme pour des affaires de corruption.