Politique

Sénégal : sur le fil du rasoir

Mis à jour le 26 novembre 2012 à 12:25
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Dans la grande interview qu’il nous a accordée en juin dernier, Macky Sall avait prévenu : « Personne n’est au-dessus des lois. Le temps de l’impunité est révolu. » Mais il avait également précisé que la vague d’audits destinés à faire la lumière sur la gestion du pays pendant les années Wade ne devait pas se transformer en chasse aux sorcières. Aujourd’hui, la question est pourtant bien de savoir si Alioune Ndao, le procureur spécial qui enquête sur l’enrichissement illicite supposé des membres de l’ancien régime, dont le fils de « Gorgui », travaille à des fins partisanes – éliminer les adversaires de l’actuel président ou détourner l’attention des Sénégalais de leurs problèmes quotidiens – ou à la recherche de la vérité et à la lutte contre l’impunité.

Politiquement, la tentation du règlement de comptes est grande. Cela a déjà été le cas au Sénégal (mais aussi ailleurs en Afrique) en 2000, après la victoire d’Abdoulaye Wade contre Abdou Diouf. À l’époque, un Idrissa Seck soucieux d’en découdre avait tenté une « opération mains propres » d’envergure contre les cadres du Parti socialiste. C’est Wade lui-même qui avait mis fin à cette entreprise. Par humanisme, par volonté de tourner la page, par respect pour son prédécesseur ou parce qu’il avait déjà suffisamment affaibli des adversaires qui, craignant la prison, étaient rentrés dans le rang ? Personne, sauf lui, ne le sait. Est-ce le même scénario qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux ? Là encore, mystère.

Il est fort probable que de l’argent public ait été détourné. Même dans le camp Wade, sous le sceau de la confidence évidemment, on le reconnaît. Reste à savoir par qui précisément et dans quelles proportions. Et là, c’est la justice sénégalaise qui se doit d’être au-dessus de tout soupçon, exemplaire, objective, équitable et transparente. Ces conditions sont-elles réunies ? Il est trop tôt pour le dire, mais ce ne sont pas les premières déclarations du procureur spécial qui pourront nous rassurer.

Les rodomontades d’Abdoulaye Wade, qui, alors que nous n’en sommes qu’au stade des convocations, menace son successeur de ses foudres et prévient qu’il ira consulter à Touba, le fief des Mourides, en disent long sur son désarroi et sa déconnexion du monde réel. Pis, il explique que c’est à lui que ses barons, dont son fils, doivent leurs fortunes, grâce à « ses fonds politiques »… Dans sa conception toute particulière des pouvoirs et privilèges qu’il s’octroie, il peut donc distribuer l’argent de son parti à ses amis pour leur usage personnel. Hallucinant !

Les médias aussi devront veiller à ne pas franchir les lignes rouges. L’enquête n’en est qu’à ses prémices. Inutile de jeter de l’huile sur le feu, de supposer et a fortiori de distiller fausses informations ou rumeurs. La présomption d’innocence et le secret de l’instruction doivent être respectés. Tous les composants d’une véritable bombe à retardement politique sont réunis. Et aucune partie – pouvoir, opposition, justice et médias – ne nous donne pour l’instant les gages du traitement serein de cette affaire. Mais il est vrai que le Sénégal apprécie particulièrement le fil du rasoir…