Politique

Syrie : dans la tête de Bachar al-Assad

À son arrivée au pouvoir, Bachar al-Assad était un jeune chef d’État incarnant une promesse de changement. Mais depuis mars 2011 et le déclenchement de la contestation, le fils de Hafez al-Assad s’est mué en dictateur impitoyable.

Mis à jour le 27 novembre 2012 à 09:02

Bachar al-Assad avec son père, Hafez, en décembre 1994 à Damas. © AAR/Sipa

On le disait timoré, ouvert, influençable. On le découvre crâneur, paranoïaque et inflexible. Dans The Fall of the House of Assad (Yale University Press, 2012), David W. Lesch brosse un portrait glaçant de Bachar al-Assad. Une analyse psychologique inédite par un universitaire américain atypique. Professeur à la Trinity University (San Antonio), Lesch est un spécialiste des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Il a été un visiteur du soir du palais présidentiel de Damas entre 2004 et 2009. Lui-même longtemps convaincu du potentiel réformateur de Bachar, il reconnaît aujourd’hui s’être laissé tromper par son accès privilégié au coeur du pouvoir syrien.

En choisissant un titre sans appel – la chute de la dynastie Assad -, l’historien a voulu prendre le maximum de distance avec Bachar, après avoir été l’Occidental qui a le mieux connu le président syrien jusqu’à écrire sa biographie : The New Lion of Damascus : Bashar al-Asad and Modern Syria, parue en 2005, à l’époque où Bachar était un dirigeant isolé. À la demande du président syrien, Lesch acceptera plus tard de jouer un rôle de liaison entre Damas et Washington. C’est donc un témoignage rare de l’évolution du jeune président Assad, dans lequel on lit aussi de l’amertume et de la déception. Comme chez beaucoup de Syriens qui ont cru au changement, avant de voir Assad « le gentil » se métamorphoser en wahish (« le sauvage »), le patronyme originel de la famille, abandonné par un grand-père rêvant déjà de promotion notabiliaire.

Obsession

Extraits de l’entretien accordé par Bachar al-Assad à la chaîne d’information continue russe RT, le 9 novembre dernier

L’Occident

« Les Occidentaux créent des ennemis. Ce fut autrefois le communisme, ensuite l’islam, puis, pour des raisons différentes, Saddam Hussein. Aujourd’hui, ils veulent en créer un nouveau qui serait incarné par Bachar. C’est pourquoi ils répètent que je suis le problème et que je dois partir. Ne perdons pas de temps à les écouter ; il faut que nous nous concentrions sur les vrais problèmes. »

Mon rôle

« Je dois être celui qui mettra fin au conflit. J’espère y parvenir. Cela ne concerne pas seulement le président, mais la société tout entière. J’insiste là-dessus. Le président ne peut rien faire sans les institutions et le soutien du peuple. Ce n’est pas le combat du président, mais celui des Syriens. »

Un nouveau type de guerre

« Dans des circonstances normales […], on se concentre sur l’ennemi extérieur […], mais dans ce cas il s’agit d’un nouveau type de guerre, il s’agit de terrorisme par procuration à travers des Syriens vivant en Syrie et des combattants venus de l’étranger. Il faut s’y adapter et cela prend du temps. C’est beaucoup plus difficile qu’une guerre conventionnelle. »

Quand prendra fin le conflit ?

« Tant qu’ils continueront à envoyer des combattants étrangers, à leur livrer des armes et à leur fournir un support logistique, la guerre se prolongera. S’ils arrêtent, alors je pourrai vous dire que tout sera réglé en quelques semaines. »

Erdogan

« La dernière fois que j’ai parlé à Erdogan, c’était en mai 2011, pour le féliciter après sa victoire aux élections. […] La Turquie est devenue une base arrière de l’opposition par la seule volonté du gouvernement Erdogan et non par celle du peuple turc, qui veut avoir de bonnes relations avec le peuple syrien. Erdogan pense que si les Frères musulmans prennent le pouvoir dans la région, cela garantira son propre avenir politique. Il croit qu’il est le nouveau sultan des Ottomans et qu’il va pouvoir contrôler la région comme du temps de l’Empire ottoman. Il se prend pour le calife. »

Exil

« De Syrie, j’irai en Syrie. C’est le seul endroit où je peux vivre. Je ne suis pas une marionnette. Je n’ai pas été fabriqué par l’Occident pour aller vivre en Occident ou ailleurs. Je suis syrien, j’ai été fait en Syrie, je dois vivre et mourir en Syrie. »

Nos alliés

« De nombreux pays soutiennent la Syrie dans leur coeur mais n’osent pas le dire publiquement, comme l’Irak […]. Certains ont de bonnes positions comme l’Algérie, Oman et d’autres. […] L’Iran, qui est un proche allié, endure des sanctions économiques et vit sous la menace d’une invasion armée. »

Intervention étrangère

« Si nous sommes envahis, les conséquences seront bien plus graves que ne le croit – et que ne pourra le supporter – le monde. Nous sommes le dernier bastion de la laïcité, de la stabilité et de la coexistence dans la région. Une intervention en Syrie aurait un effet domino de l’Atlantique au Pacifique. »

Si c’était à refaire ?

« Si nous étions le 15 mars 2011 [date du début de la crise, NDLR], j’agirais exactement de la même façon. »

Dans la fin des années 1990, les rues de Syrie voyaient fleurir des panneaux géants actant la succession entre Hafez al-Assad et son fils cadet. Un plan B activé par le décès accidentel de Bassel, l’aîné des enfants de Hafez et d’Anissa Makhlouf. Sous les trois images du père et des deux fils, on pouvait lire : « Notre leader » (Hafez), « Notre modèle » (Bassel), « Notre espoir » (Bachar). De formation militaire, excellent sportif et grand dragueur, figure des nuits damascènes, Bassel décède dans un accident de la route en janvier 1994. S’il est un modèle pour son frère, c’est certainement un modèle encombrant. Rappelé de ses études supérieures en ophtalmologie au Western Eye Hospital de Londres, Bachar doit abandonner ses plans de vie tranquille et sa carrière de chirurgien, il rentre suivre une formation politique et militaire accélérée. L’intellectuel aux mains fines doit gagner ses galons (lieutenant-colonel en 1997, colonel en 1999), qui le mènent ensuite, à la mort de son père, à cumuler les grades de général, commandant suprême des forces armées, secrétaire général du parti Baas et bien sûr président plébiscité par 97,3 % des votants le 10 juillet 2000.

Bachar suscite et encourage alors l’espoir de changement. C’est le temps du « printemps de Damas ». La presse grignote un espace de liberté, les opposants publient en septembre 2000 le « Manifeste des 99 » pour la démocratisation du pays, puis s’enhardissent en janvier 2001 dans un autre manifeste, dit « des 1 000 », réclamant notamment la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis quarante ans. Une ligne jaune est franchie. En février 2001, Assad fils déclare sans trembler le changement de saison. Le parti unique resserre son emprise sur la société, des dizaines d’activistes des droits de l’homme sont arrêtés. Son régime invoque déjà l’environnement extérieur et les complots qui visent la stabilité et l’unité du pays. Plus qu’un prétexte, une véritable obsession.

Cynisme

Sa période londonienne a longtemps servi à illustrer l’esprit d’ouverture de Bachar, dans une famille provinciale où le cosmopolitisme n’est pas vraiment de mise. Il est évident aujourd’hui que cette fenêtre sur le monde a été trop réduite (dix-huit mois) et trop tardive pour l’influencer durablement au-delà de son goût pour la musique de Phil Collins ou d’Electric Light Orchestra. L’impression qu’il laisse n’est jamais imposante. « Une voix douce, plutôt sociable, le rire enfantin », qui le rendent intéressant, selon Lesch.

Né le 11 septembre 1965 à Damas, Bachar al-Assad a d’abord grandi dans l’Orient compliqué, rendu plus complexe par le jeu imprévisible de son père. Peut-on être l’enfant du « Bismarck du Moyen-Orient », dixit Henry Kissinger, sans en être durablement affecté ? Bachar n’avait pas encore 2 ans quand la Syrie perd le Golan, annexé plus tard par Israël, à peine 8 quand éclate la guerre de Kippour, 17 ans, enfin, quand son oncle Rifaat mène la terrible répression contre l’insurrection islamiste sunnite de Hama (entre 10 000 et 40 000 morts selon les sources).

Il y a dans la conception du monde du fils la marque certaine de la Weltanschauung paternelle. On peut la décliner en axiomes simples. Un : la Syrie a un grand destin. Deux : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Trois : frapper d’abord. Quatre : discuter ensuite. Le strict respect de la doctrine Assad a donné à Bachar une stature et même une certaine assurance, que Lesch a vues croître tout au long de ses entretiens avec le jeune président. « Il a développé un fort sentiment de triomphalisme au milieu de la décennie 2000 après avoir survécu au pire des années Bush », se souvient l’historien américain. Bachar s’était attelé à la politique étrangère comme un écolier appliqué mais sans vista.

En quelques années pourtant, il ajoute à son image de satrape oriental l’étiquette de méchant voisin. En février 2005, le Premier ministre libanais Rafic Hariri est tué dans un attentat à la bombe contre sa voiture blindée, en plein centre de Beyrouth. Rapidement, l’enquête pointe les services de sécurité syriens et épingle l’entourage proche de Bachar. Menacé de changement de régime par les plus exaltés des néoconservateurs américains, alors en vogue à Washington (Richard Perle, Daniel Pipes entre autres), Bachar joue serré. Fermement opposé à l’invasion de l’Irak, le régime syrien s’est délecté des difficultés américaines. Pour surmonter son isolation après l’assassinat de Hariri, Bachar a dû faire retirer ses troupes du Liban en avril 2005. Mais il reviendra dans le jeu à la faveur de la guerre israélo-libanaise en 2006. Chaque fois, le raïs a joué ses cartes crânement, mesurant les risques, soufflant le chaud et le froid. Pendant la guerre en Irak, le régime laisse les insurgés sunnites menés par Zarqaoui se servir de la Syrie comme corridor. Dans le même temps, il livre aux Américains, à leur demande, des membres du clan de Tikrit et de la famille même de Saddam Hussein.

Surprise

Le cynisme d’Assad va se heurter, en 2011, au souffle révolutionnaire qui balaie le monde arabe. Au début, le président ne croit pas son régime menacé. Prudent, il commande tout de même à ses conseillers de la sécurité nationale trois évaluations indépendantes sur le risque de contagion révolutionnaire. Les trois réponses sont négatives, confortent le régime dans le sentiment que la Syrie est un cas à part. Les proches du président claironnent un message apaisant, un brin narquois : les soulèvements arabes sanctionnent des leaders vieillissants, considérés par leurs populations comme les laquais des États-Unis et d’Israël. Assad (45 ans à l’époque), président d’un pays en tête du « front du refus », ne peut être qu’en phase avec la jeunesse du monde arabe. Ce biais de lecture géostratégique trahit la propension du régime à faire de ses faiblesses internes (économiques et sociales) un alibi pour projeter hors de ses frontières sa capacité de nuisance : Liban, Irak, questions palestinienne et kurde.

Pour la frange jusqu’au-boutiste de l’opposition armée, seule une fin à la Ceausescu ou à la Kadhafi paraît aujourd’hui acceptable.

Le désenchantement de la jeunesse arabe, de l’avenue Bourguiba à la place Al-Tahrir, de Benghazi à Sanaa, s’est bâti sur les conditions socioéconomiques que l’on retrouve en Syrie : chômage, désillusion politique, répression policière. En réalité, les antécédents du pouvoir syrien ne lui offrent pas beaucoup de solutions en pareille situation. La violence avec laquelle les premières manifestations ont été accueillies a contribué à amorcer la spirale infernale en cours. Pour David W. Lesch, il y a une pente naturelle, un atavisme de la violence d’État dans le régime syrien. Quand le pouvoir juge la contestation dangereuse pour sa stabilité, il appuie sur le bouton « répression ».

Vingt mois après les premières manifestations réclamant sa chute, le dernier domino refuse de tomber. Le régime syrien tient bon, et à sa tête Bachar al-Assad ne montre aucun signe de découragement. Aucun des deux camps, armés jusqu’aux dents, n’accepte de négocier directement. Pour la frange jusqu’au-boutiste de l’opposition armée, seule une fin à la Ceausescu ou à la Kadhafi paraît aujourd’hui acceptable. Celui qui a fait couler le sang doit subir la loi du talion. De son côté, Bachar est déterminé à assurer sa survie, celle de son clan, qu’il lie de plus en plus à sa confession et aux autres minorités, qu’il présente favorablement comme des victimes d’une insurrection sunnite fanatique emmenée par les salafistes et appuyée par des puissances étrangères. Si l’on assiste à la chute de la dynastie Assad, selon David W. Lesch, c’est en tout cas un effondrement long et douloureux dans lequel le pouvoir de Bachar se réduit au fil des jours à celui d’une meute traquée, entraînant l’ensemble des moyens d’État dans sa lutte pour la survie. À tout prix.