Politique

José Maria Neves : « Nous devons opérer une forme de décolonisation mentale »

Le président du Cap-Vert est un chef d’État discret. Mais affiche ses convictions avec force : les rapports entre les anciennes puissances coloniales – la France en tête – et les pays africains doivent changer.

Par - envoyé spécial à Tanger
Mis à jour le 19 novembre 2022 à 10:09

Le président du Cap Vert, José Maria Neves. © MONTAGE JA : PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP

L’ACTU VUE PAR – Au sein de l’Union africaine, il est de ceux qui plaident avec insistance pour une réforme des institutions. José Maria Neves, qui préside le Cap-Vert depuis 2021 après en avoir été Premier ministre pendant un peu plus de 15 ans, peine parfois à faire entendre sa voix sur la scène diplomatique autant que médiatique. Mais lors des MEDays qui se sont tenus du 2 au 5 novembre à Tanger, le chef de l’État cap-verdien a attiré les objectifs : son pays s’est en effet vu décerner le Grand prix pour « son engagement dans la coopération Sud-Sud ».

Situation sécuritaire et économique au Sahel, relations entre la France et ses anciennes colonies sur le continent, sanctions de la Cedeao à l’encontre de certains des pays aujourd’hui dirigés par des militaires… Sur tous ces sujets, le président cap-verdien a un leitmotiv : le respect. Respect des institutions, des Constitutions, de la démocratie. Mais aussi respect mutuel qui doit prévaloir entre les puissances occidentales et les pays africains.

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Jeune Afrique : L’attitude adoptée par la Cedeao vis-à-vis des pays gouvernés par des juntes militaires est-elle la bonne ? 

José Maria Neves : Nous condamnons tous les coups d’État. Le respect de la démocratie et du jeu politique, c’est-à-dire la garantie d’élections libres et transparentes, est fondamental. Ce sont les valeurs et principes essentiels qui permettront de reconstruire l’Afrique et d’assurer la paix, la stabilité et le développement. L’Afrique ne peut pas continuer éternellement avec les coups d’État, et c’est pourquoi nous nous sommes prononcés en faveur de sanctions. Mais nous n’oublions pas pour autant qu’il faut maintenir le dialogue afin de trouver le chemin qui nous conduira vers la stabilité, la restauration de l’État de droit et la démocratie.

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Ces sanctions se sont-elles révélées efficaces ?

Les sanctions ont un aspect positif et négatif. D’un côté, elles permettent de montrer aux putschistes que nous avons une tolérance zéro en matière de coups d’État et que le respect de la Constitution est un impératif. De l’autre, nous savons que les populations souffrent de ces sanctions.

C’est la raison pour laquelle, tout en sanctionnant, nous gardons un œil attentif sur les préoccupations essentielles des populations, et maintenons le dialogue pour parvenir à surmonter nos désaccords. Mais il faut aller au cœur du problème et déterminer les raisons qui provoquent ces régressions constitutionnelles.

Quelle est selon vous l’origine de ces régressions démocratiques ?

L’absence de résolution des problèmes des populations. Les attentes des femmes et des hommes en Afrique ne sont pas satisfaites, 60 ans après les indépendances. L’Afrique doit se doter d’institutions beaucoup plus inclusives.

Comment analysez-vous le sentiment anti-français qui ne cesse de s’intensifier sur le continent ?

Le problème de la décolonisation doit être résolu une bonne fois pour toutes, et les relations entre l’Afrique et les anciennes puissances colonisatrices doivent être repensées. Nous devons opérer une forme de « décolonisation mentale », car il est très difficile pour les peuples colonisés et les peuples colonisateurs d’avoir des relations saines. Les rapports sont toujours inégaux, qu’il s’agisse des relations financières, matérielles, ou dans nos échanges. Les anciens colonisateurs doivent voir leurs anciennes colonies comme des pays partenaires à part entière.

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Les relations entre la France et ses partenaires africains sont-elles inégales ?

Oui. Il y a toujours ce rapport d’ancien colonisateur et d’anciens colonisés, qui sont pourtant devenus des États indépendants et souverains. La France et les pays d’Afrique de l’Ouest doivent dialoguer pour trouver comment transformer cette relation. Aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest, les jeunes veulent le développement, la modernité, la prospérité, des opportunités. Ils pensent que l’ancien colonisateur a beaucoup de responsabilités dans le sous-développement du continent. Le partenariat entre l’Afrique et l’Europe doit être gagnant-gagnant et d’égal à égal.

Les milices privées auxquelles certains pays ont recours – on pense en particulier aux mercenaires de la société russe Wagner – constituent-elles une alternative crédible à la résolution des problèmes sécuritaires ?

Les milices ne sont pas une solution pour l’Afrique, ni pour le présent, ni pour le futur. C’est avec l’Union africaine et les Nations unies que nous devons travailler, pour garantir une force d’intermédiation et arriver à la paix et la stabilité.