Politique

Algérie : Sellal, Hamel, Sidi Saïd… Les patients très surveillés du CHU Mustapha

L’état de santé des ex-caciques de l’ère Bouteflika qui croupissent en prison va se dégradant. Au point qu’ils séjournent régulièrement dans un service du plus grand hôpital d’Alger qui leur est réservé. Jeune Afrique a enquêté sur le fonctionnement de ce pavillon carcéral.

Par - à Alger
Mis à jour le 7 novembre 2022 à 14:54

Le CHU Mustapha, à Alger. © CHU Mustapha

C’est sans doute l’unité de soins la plus citée dans les médias. Régulièrement, des pontes de l’ancien régime Bouteflika, usés par leur incarcération, qui dure pour certains depuis quatre ans, y sont admis. Poursuivis pour de multiples affaires de corruption, d’abus de pouvoir et de passe-droit, ils ont souvent vu leurs procès reportés à cause de leur hospitalisation. Mais on sait peu de choses sur la façon dont fonctionne le pavillon carcéral du CHU Mustapha, niché entre la morgue et le service diabétologie de l’hôpital, dans une allée peu empruntée.

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Si l’on excepte la présence de barreaux aux fenêtres des chambres, le pavillon carcéral supervisé par le professeur Rachid Belhadj, chef du service de médecine légale, ne se distingue pas des autres pavillons du plus grand hôpital algérois, qui s’étend sur 15 hectares et dont la création remonte à la période de la colonisation.

Entrée filtrée

Aucun dispositif spécial n’est visible de l’extérieur. Mais dans l’enceinte du bâtiment, les patients détenus sont étroitement surveillés par la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), un corps d’élite de la police judiciaire entraîné pour lutter contre le terrorisme et le crime organisé.

Seul le personnel soignant, sélectionné en fonction de la nature des pathologies à prendre en charge, est autorisé à franchir le seuil du pavillon. Si le cas d’un patient nécessite un avis extérieur, le dossier médical est présenté aux différents chefs de service, sans rien laisser filtrer sur l’identité du malade.

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Abdelmajid Sidi Saïd, puissant ex-patron de la centrale syndicale UGTA, est la dernière personnalité en date à avoir séjourné dans cette unité pour soigner sa leucémie chronique et sa cardiopathie. À cause de cette hospitalisation, qui a duré plus de trois semaines, son procès a été reporté à deux reprises. Sauf nouvelles complications, il devait débuter ce lundi 7 novembre.

Début octobre, ce service de médecine pénitentiaire d’une capacité de 15 lits a aussi prodigué des soins à l’ancien ministre de la Justice Tayeb Louh, de même qu’à l’ancien ministre des Ressources en eau (2012-2019) Hocine Necib, à l’ex-patron de la police nationale, le général Abdelghani Hamel, et à Mourad Eulmi, propriétaire de la marque Sovac.

Sellal, Ould Abbès, Hamel, Sidi Saïd…

Les anciens ministres Abdelghani Zaâlane (Travaux publics), Abdelwahid Temmar (Habitat), Djamel Ould Abbès (Solidarité nationale), mais aussi les hommes d’affaires Laïd Benamor et Rachid Tahkout y ont également séjourné à plusieurs reprises. Quatre personnalités détiennent le record des hospitalisations dans l’établissement : l’ex-Premier ministre Abdelmalek Sellal, 73 ans, souffrant d’hypertension et d’une tumeur du pancréas, l’ancien ministre de la Solidarité Djamel Ould Abbès, 89 ans, le général Hamel et le syndicaliste Abdelmadjid Sidi Saïd.

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Durant les premiers mois de la pandémie de Covid-19, les prisonniers VIP venaient pour un PCR, un scanner thoracique et des bilans. Plus tard, nombre d’entre eux ont été admis entre une demi-journée et 45 jours pour des complications liées surtout au diabète, à l’hypertension, aux pathologies du cœur, digestives, à des cancers et autres troubles de comportement. Nombre de ces ex-responsables du régime Bouteflika ont aussi vu leur état mental se dégrader. Au point que certains commencent à craquer.

Jugé à six reprises dans des affaires de corruption et d’abus de fonction, et condamné à une peine cumulée de 39 ans de réclusion, l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal éprouve maintenant des difficulté à parler. Il a demandé à plusieurs reprises l’autorisation de ne pas se présenter aux audiences de ses nombreux procès, préférant se faire représenter par sa défense.

Au fil des comparutions, Sellal paraissait amaigri, flottant dans ses vêtements. « L’ex directeur de la sûreté nationale Abdelghani Hamel a aussi perdu beaucoup de poids, il est méconnaissable. Quand à Sidi Saïd, il s’est muré carrément dans le silence », nous explique une source au sein du CHU.

Ali Haddad craque

Dans le même état de lassitude et de désespoir, Djamel Ould Abbès, quand il ne séjourne pas au pavillon carcéral de l’hôpital Mustapha, est constamment détenu dans l’infirmerie de la prison d’El-Harrach. L’ancien patron du Front de libération nationale (FLN), condamné à 8 ans de prison pour détournement de fonds publics et abus de fonction, est aujourd’hui dans un état proche de la sénilité. « Il délire et arpente sa cellule parfois à moitié nu », nous dit-on.

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Trente-deux comparution devant le juge d’instruction et 2 000 feuillets d’audition ont aussi épuisé l’homme d’affaires Ali Haddad, que Forbes classait encore en 2018 dans le top 5 des personnalité les plus riches d’Algérie. Au bord de la crise de nerfs, il serait prêt à restituer les biens détournés contre sa libération. « Il dit être même prêt à donner [son] pantalon », affirme un membre de sa défense.

De nombreuses demandes de liberté provisoire ont été introduites par les avocats de ces anciens hauts responsables, appuyées par des expertises attestant de la détérioration de leur état physique et mental. L’ex-ministre du Travail Mohamed Ghazi, souffrant de la maladie de Parkinson et de démence, a été, jusqu’à présent, le seul à bénéficier de cette procédure exceptionnelle, en août dernier.