Politique

Présidentielle ghanéenne : élections sur le fil du rasoir

Mis à jour le 6 décembre 2012 à 09:41

Qui de John Dramani Mahama ou de Nana Akufo-Addo sera le prochain président du Ghana ? Les citoyens sont appelés aux urnes vendredi 7 décembre dans un pays souvent présenté comme un modèle mais où la campagne a été d’une rare violence verbale.

Les immenses panneaux publicitaires qui habillent habituellement les principales artères d’Accra ont presque tous disparu. À leur place, des affiches à l’effigie des deux principaux candidats à l’élection présidentielle du 7 décembre : le président sortant, John Dramani Mahama, sous la bannière du Congrès démocratique national (NDC), et Nana Akufo-Addo, porte-drapeau du Nouveau Parti patriotique (NPP, opposition). Le Ghana n’a plus d’yeux que pour eux. Leurs visages, les couleurs de leurs partis respectifs – noir, rouge, blanc, vert pour le NDC ; rouge, blanc, bleu pour le NPP – s’affichent partout, accrochés aux arbres, aux poteaux électriques et à la tôle des logements de fortune.

Les deux hommes ont déjà prouvé qu’ils avaient les épaules sinon pour gouverner, du moins pour occuper le devant de la scène politique. Akufo-Addo, 68 ans, a été le ministre des Affaires étrangères de John Kufuor de 2003 à 2007 avant de se présenter à la magistrature suprême en 2008. Mahama a dû assurer l’intérim au pied levé à la mort de John Atta Mills en juillet dernier. Lui qui ne voulait même pas être son vice-président (« Mahama aurait préféré rester au Parlement panafricain [où il a siégé de 2004 à 2008, NDLR] », confie un de ses proches) s’est retrouvé à la tête de l’État. Il a su inverser un rapport de forces, pourtant favorable au NPP pendant les premières semaines de la campagne, tout en respectant la mémoire du président défunt, le tout avec autorité et diplomatie. Ses méthodes : le changement (les ministres ont été appelés à plus de discipline) dans la continuité (l’équipe gouvernementale et les conseillers sont restés les mêmes). Surtout, à 54 ans, il a su s’imposer et unifier une formation considérablement affaiblie par la fronde du couple Rawlings.

"Sans Mahama, l’élection serait déjà pliée"

Certains cadres du parti au pouvoir concèdent que le mandat d’Atta Mills a été « compliqué » et que, « sans Mahama, l’élection serait déjà pliée ». Car si les perspectives de croissance restent positives (8,3 % et 7,7 % attendus en 2012 et 2013), celle-ci ne crée pas assez d’emplois et les Ghanéens tardent à voir les retombées de la production pétrolière, lancée en décembre 2010. La confiance dans le gouvernement s’est érodée. « Ces cinq dernières années, les réformes ont ralenti de manière spectaculaire et inquiétante », a sévèrement conclu le think-tank ghanéen Imani dans un rapport rendu public dix jours avant le scrutin. Pour ne rien arranger, des accusations de corruption ont été portées contre des membres importants du NDC.

Élections parlementaires

Le 7 décembre, les Ghanéens éliront aussi leurs députés. 230 sièges sont à pourvoir. Sous la précédente législature, le NDC (au pouvoir) totalisait 114 élus, contre 107 pour le NPP (principal parti d’opposition). V.D.

Le NPP s’est appuyé sur ce ressentiment pour faire campagne. Alors qu’en 2008 le ministre Akufo-Addo n’avait eu que trois mois pour convaincre, il a cette fois sillonné le pays, et plusieurs fois. Ses proches assurent qu’il a beaucoup appris de sa défaite en 2008. Son parti, aussi, a fait son autocritique : « On était arrogants, on ne pensait pas perdre », reconnaît Kwesi Busia, ancien responsable du NPP aux États-Unis et proche du candidat.

Depuis que le capitaine Jerry Rawlings a cédé aux sirènes du multipartisme en 1992, chaque consultation a été qualifiée de « test pour la démocratie ». Aujourd’hui, et après quatre élections libres, est-ce encore le cas ? Oui. D’abord parce qu’en 2008 il a fallu toute l’influence et la sagesse de John Kufuor pour que la situation ne dégénère pas. Quelques mois après l’élection, l’ancien président avait expliqué au quotidien britannique Financial Times que des poids lourds de son parti, le NPP, avaient tenté de faire annuler une partie des résultats qu’ils contestaient. Cette année, Akufo-Addo a prévenu : « Nous serons encore plus vigilants. » Ensuite parce que la démocratie ghanéenne est encore loin d’avoir atteint sa maturité. Certes, elle a fait des progrès. Les trois débats télévisés organisés, sur le modèle américain, à Tamale, Kumasi et Accra ont été d’un bon niveau. La commission électorale a instauré un système biométrique de vérification du vote. Mais sa mise en place a pris du retard, et environ 20 000 noms litigieux ont été retirés des listes au dernier moment afin d’éviter tout risque de vote multiple. « Ce système biométrique, c’est une première, s’inquiète un membre du NPP. Les machines sont fragiles, et il pourrait y avoir des erreurs. »

Surtout, le débat politique est toujours aussi vif : la campagne a été d’une rare violence verbale, les insultes ont fusé, et quand les partisans des deux camps se sont croisés, la tension a été palpable. Le 22 novembre, des heurts ont éclaté quelques heures avant la visite de Mahama à Kyebi, ville natale d’Akufo-Addo dans la Eastern Region. Des pro-NPP avaient arraché les affiches et les drapeaux à son effigie. Les services de sécurité annoncent avoir recensé un millier de foyers potentiels de troubles violents.

Bipartisme prononcé

Il faut dire que les enjeux dépassent le cadre de cette présidentielle. Dans deux ans, le NDC doit renouveler son bureau politique, et une grande partie des cadres actuels seront remplacés. Une victoire de Mahama lui permettrait d’asseoir son emprise dans la perspective de ce renouvellement. Et si Akufo-Addo perd, le réveil sera difficile pour le NPP. « Ce sera très dommageable. Je crains que nous ne soyons pas capables de nous en remettre », admet un membre du NPP, qui dit redouter une explosion du parti.

Le scrutin sera-t-il aussi serré qu’il y a quatre ans, quand l’écart entre Akufo-Addo et John Atta Mills n’avait été que de 40 000 voix sur 9 millions de suffrages exprimés ? Une majorité d’observateurs estime que oui. Mais le 20 novembre, en publiant un sondage donnant le NPP vainqueur au premier tour avec 52,2 %, contre 46,9 % au NDC, un institut londonien a semé le doute. Le bipartisme prononcé qui caractérise le système politique ghanéen devrait en tout cas se confirmer. Les six autres candidats, qui avaient recueilli moins de 10 % des suffrages en 2008, joueront un rôle d’arbitre, leurs partis se rabattant sur les élections législatives, qui ont lieu en même temps.

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Vincent Duhem (@vincentduhem), envoyé spécial