Politique

Espagne : Catalogne, la tentation du grand large

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La rue principale de Vic, dans la province de Barcelone.

La rue principale de Vic, dans la province de Barcelone. © Sipa

Depuis les élections du 25 novembre, les partisans d’une rupture avec l’Espagne sont majoritaires. Mais le chemin vers l’indépendance sera long et semé d’écueils.

« Catalunya, nou Estat d’Europa » (« Catalogne, nouvel État d’Europe »). Ce slogan, 1,5 million de Catalans l’avaient scandé dans les rues de Barcelone le 11 septembre, jour de la fête nationale de cette communauté autonome du nord-est de l’Espagne. Quelques jours plus tard, Artur Mas, le président de la région, avait convoqué des élections anticipées et promis d’organiser un référendum d’autodétermination. La perspective d’une rupture avec Madrid se précisait.

Chef de file de Convergència i Unió (CIU), la coalition au pouvoir à Barcelone, Mas ne doutait pas d’obtenir la majorité absolue au Parlement catalan afin de soutenir le projet d’autodétermination. Mais son discours parfois ambigu – il n’a jamais évoqué explicitement « l’indépendance », à laquelle une partie de son électorat est réticente -, la politique de rigueur menée depuis deux ans par son gouvernement et les accusations de corruption qui le visent l’ont desservi.

Le 25 novembre, sa formation est certes restée la première force politique régionale, mais a perdu douze sièges de députés (50, contre 62 en 2010). Derrière elle, Esquerra republicana de Catalunya (ERC), la gauche républicaine, qui compte dans ses rangs les indépendantistes les plus fervents, a doublé le nombre des siens (de 10 à 21), tandis que Candidatura d’Unitat Popular (indépendantistes d’extrême gauche) faisait son entrée au Parlement avec trois députés. « Mas a perdu le leadership du processus indépendantiste, commente l’analyste Juan Carlos Jiménez. C’est un échec pour lui, mais pas pour les souverainistes. » De fait, toutes tendances confondues, ces derniers sont désormais majoritaires : 87 sièges, contre 48 aux adversaires de l’indépendance. L’ERC a refusé d’entrer au gouvernement, mais a promis d’appuyer sa candidature à la présidence.

Sentiment nationaliste

À en croire les sondages, entre 44 % et 57 % des Catalans seraient prêts à franchir le pas d’un État indépendant, chiffres sans précédent. Réprimé sous le franquisme (1939-1977), le sentiment nationaliste a fleuri avec la transition démocratique et la mise en place d’un système d’autonomie régionale. Il s’est encore renforcé en juillet 2010, après que le tribunal constitutionnel espagnol a censuré plusieurs articles du statut d’autonomie de la région adopté quatre ans auparavant – notamment la reconnaissance de la « nation catalane ».

En 2011, l’arrivée au pouvoir à Madrid du Parti populaire (PP, droite), très hostile aux revendications régionalistes, n’a rien arrangé. En septembre dernier, le Premier ministre, Mariano Rajoy, a refusé de réformer le système fiscal de la Catalogne pour l’empêcher de gérer à sa guise les impôts prélevés sur son territoire. On comprend qu’au lendemain du scrutin le gouvernement central se soit réjoui de l’échec de Mas. Depuis des semaines, il brandissait toutes sortes de menaces pour décourager les volontés indépendantistes : sortie de la Catalogne de l’Union européenne (UE) et de la zone euro, arrêt des aides agricoles et de la validation des diplômes universitaires… Avec, on l’a vu, un succès très limité.

Redistribution

« Les élections ont montré que les liens sentimentaux avec l’Espagne sont rompus, mais aussi que l’économie est désormais un argument fort en faveur de l’indépendance », explique l’ancienne parlementaire Montserrat Nebrera González. La Catalogne représente près d’un cinquième de l’économie espagnole, et son produit intérieur brut (PIB) est égal à celui du Portugal. « Elle a la chance d’occuper une position stratégique en Méditerranée. Ses atouts sont nombreux : proximité de la France, existence de ports et d’aéroports internationaux, dynamisme économique [elle exporte 55 % de ce qu’elle produit, NDLR], notamment dans les secteurs de l’agro-industrie, de la pharmacie, des banques et du tourisme », explique un consultant en communication.

La Catalogne est la région la plus endettée d’Espagne.

La région est certes la plus endettée d’Espagne, le taux de chômage (22,5 %) est à peine inférieur à la moyenne nationale, et le déficit public continue de culminer à 3,6 % du PIB. Mais nombre de Catalans expliquent ces chiffres peu reluisants par le système de redistribution des richesses au bénéfice des régions les plus pauvres mis en place par Madrid.

Que va-t-il se passer maintenant ? « Faute d’une majorité absolue au Parlement, le processus est un peu ralenti, mais il ne s’arrêtera pas », estime Juan Carlos Jiménez. Sans doute, mais comme l’explique le juriste Francesc de Carreras, « le droit à l’autodétermination n’existe pas dans le système juridique espagnol, qui garantit l’unité de la nation ». Pour tenter de trouver une solution politique, les autorités catalanes pourraient donc se tourner vers les institutions internationales et européennes. Mais l’UE serait-elle favorable à la création du nouvel État ? « En cas de sécession, la Catalogne en serait automatiquement exclue, explique Carreras. Après avoir acquis la personnalité juridique, elle devrait présenter une demande d’adhésion, à laquelle Madrid pourrait mettre son veto. Tout cela prendrait des années. » Les sondages montrent d’ailleurs que, sans intégration à l’Union, les Catalans sont moins enthousiastes pour l’indépendance (40 %).

Et puis il y a le risque de contagion. Admettre une Catalogne indépendante au sein de l’UE, ne serait-ce pas ouvrir la boîte de Pandore des revendications régionalistes, au Pays basque, en Écosse, en Flandre et ailleurs ?

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