Politique

Maroc : gauche cherche sauveur

Les candidats au poste de Premier secrétaire de l'USFP lors d'un débat sur 2M, le 12 décembre.

Les candidats au poste de Premier secrétaire de l'USFP lors d'un débat sur 2M, le 12 décembre. © DR

Très affaiblie, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) s’apprête à élire son premier secrétaire. Sa mission : rendre au parti ses lettres de noblesse.

Après le congrès de l’Istiqlal, qui, en septembre, a vu l’ascension spectaculaire du « fils du peuple » Hamid Chabat, c’est au tour de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) de faire l’actualité. Le « parti de Ben Barka et Bouabid » tenait son 9e congrès du 14 au 16 décembre à Bouznika. Des questions essentielles voire existentielles se posent aux socialistes. L’USFP, qui n’a pas démérité au gouvernement, s’est dangereusement éloignée de ses bases populaires et a dégringolé aux législatives de novembre 2011 à la cinquième place pour être rejetée dans l’opposition. Va-t-elle donc, à la faveur de ses assises, arrêter le processus de dégradation et se refaire une santé ?

Saura-t-elle mettre à profit son expérience unique en matière d’opposition, accumulée dans l’adversité au cours des années Hassan II, pour faire face à la coalition au pouvoir

dirigée par Abdelilah Benkirane, le leader du Parti de la justice et du développement (PJD) ? Enfin, sera-t-elle en mesure de constituer une coalition de rechange, avec un programme crédible, susceptible d’accélérer l’alternance de demain ?

Bien entendu, c’est l’élection du premier secrétaire qui sera le clou du congrès. Aucune femme en lice, mais cinq hommes : Fathallah Oualalou, Driss Lachgar, Habib El Malki, Ahmed Zaïdi et Mohamed Talbi. Tous sont connus, à l’exception du cinquième. L’homonymie aidant, on s’est beaucoup interrogé sur son identité. Il s’agit d’un journaliste, et il se présente parce que, lors d’une réunion, le leader du parti, Abdelouahed Radi, a négligé de lui donner la parole… Donc quatre candidats en fait, dont voici, le profil et les chances de succès.

  

Radi, Un bilan en demi-teinte

   

« Nous avons gagné la réforme constitutionnelle mais perdu les élections », résume Abdelouahed Radi en guise de bilan de ses quatre années passées à la tête de l’USFP. Souvent accusé d’inertie, le premier secrétaire du parti de la rose, élu lors du 8e congrès en novembre 2008, rappelle que les socialistes ont adressé un mémorandum au Palais royal appelant à une révision de la loi fondamentale. C’était le 8 mai 2009. Mais ce document est resté dans les tiroirs jusqu’à l’avènement du Printemps arabe et de sa déclinaison marocaine, le Mouvement du 20-Février. Le roi a alors lancé le débat sur la réforme constitutionnelle à laquelle ont pleinement participé les socialistes. « On a fait une centaine de propositions, et 97 % ont été retenues », précise Radi. Le parti a ensuite fait campagne pour le oui au référendum et préparé les législatives de novembre 2011, qui se sont traduites par une débâcle, l’USFP arrivant cinquième. « Les Marocains ont voté pour une réforme progressiste et une majorité conservatrice », déplore le premier secrétaire. Un scrutin qui a vu les ténors socialistes se quereller pour les têtes de liste. Aujourd’hui, les socialistes sont retournés dans l’opposition pour, disent-ils, se reconstruire et préparer un projet d’alternative de gauche ouvert aux autres formations. Mais le parti est en petite forme. Il a perdu quelque 20 000 adhérents et n’en compte plus que 40 000. Il est aussi en proie aux divisions. Dans une lettre adressée aux militants, trois cadres du bureau politique, initiateurs de la plateforme l’Union pour l’avenir, Mohamed El Achaari, Ali Bouabid et Larbi Ajjoul, estiment que les conditions ne sont pas réunies pour moderniser l’USFP. Pour eux, « la compétition pour la direction du parti se trouve vidée de tout contenu politique permettant une contractualisation claire entre la direction et la base ».

On attend un grand moment de télévision dans le sillage du congrès socialiste. Les cinq candidats ont accepté de participer ensemble à Moubacharatan Maakoum (« En direct avec vous »), la principale émission politique de 2M. Les cinq ont eu un certain courage, d’autant qu’ils ont renoncé aux meetings communs initialement prévus. L’édition spéciale sera diffusée le 12 décembre à 21 h 30 (le prime time au Maroc). Une première et un pari louable sur la démocratie.

HABIB EL MALKI, 66 ans, professeur d’économie, se distingue en faisant campagne depuis trois ans. De son passage au gouvernement il n’a pas laissé un souvenir impérissable. Au ministère de l’Éducation, il s’est appliqué à ménager les syndicats, quitte à laisser en souffrance une réforme plus nécessaire que jamais. « Il n’a pas fait de mal, confie un ancien collègue, il n’a rien fait ! » C’est que chez Habib El Malki, comme dans tout ce qu’il a entrepris, le faire-savoir a tendance à l’emporter sur le savoir-faire. Que pense de lui le peuple ittihadi (usfpéiste) ? « Il est plus connu que populaire. » Le député natif de Bejaad avait déjà brigué le poste de premier secrétaire en 2008. Il était arrivé quatrième, derrière Radi, Oualalou et Lachgar. Cette fois, il a beaucoup semé en sillonnant les régions. Nul ne sait ce qu’il va récolter en décembre. Il pourrait constituer la surprise.

FATHALLAH OUALALOU a franchi le seuil des 70 ans, mais, comme les Chinois, il n’a pas d’âge. Son secret ? S’il travaille sans cesse, il mène une vie très saine. Oualalou n’est pas socialiste, il incarne le socialisme pour ses concitoyens et les camarades de l’Internationale socialiste. Tout son itinéraire d’une constance exceptionnelle en témoigne. À l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem), à l’université, au Parlement, au gouvernement, il a fait le boulot avec les mêmes qualités : travail, pragmatisme, modestie. Son engagement total à gauche n’a pas empêché Hassan II de faire appel à lui pour participer à l’éducation du prince Moulay Rachid. Après son long passage au ministère des Finances (onze ans), chacun le reconnaît aujourd’hui, il a assaini les comptes du pays et favorisé son essor économique. Bien que son parti n’ait obtenu que de piètres résultats aux élections municipales, les autres formations, du PJD au PAM en passant par l’Istiqlal, l’ont propulsé à la tête de la mairie de la capitale. Comme le sage chinois (décidément…), Oualalou peut dire : « Nul ne peut rivaliser avec moi, car je ne rivalise avec personne. » Ceux qui ont à coeur de sauver l’USFP, menacée, selon son leader Abdelouahed Radi, de « suicide collectif », ont fait appel à lui. C’était déjà le cas en 2008 et il a perdu à vingt voix près. Il s’agissait alors d’un scrutin à un tour. Aujourd’hui, la configuration est totalement différente avec l’introduction du scrutin à deux tours ; si, en principe, tous les candidats sont crédités au premier tour de scores équivalents, seul Oualalou, l’homme du rassemblement, devrait l’emporter au second tour. Encore faut-il qu’il y soit… Il peut parfaitement être victime du syndrome Jospin.

AHMED ZAÏDI, 59 ans, vient de la télévision. Outre le JT de la 1re chaîne, il s’est fait remarquer pour sa couverture du conflit du Sahara, ou des activités royales, ou encore pour ses interviews de chefs d’État étrangers : Senghor, Moubarak, le roi Hussein… Quatre lustres de journalisme officiel. En 1976, il se présente aux élections locales du côté de Bouznika et siège au conseil communal. En 1992, il est propulsé à la tête de la commune de Cherrat. Pour les législatives de 1997, c’est une autre paire de manches du fait du truquage. Mais il arrachera de haute lutte (on a dû voter à quatre reprises !) le siège de député de Bouznika en 2003. Aujourd’hui président du groupe socialiste à la Chambre des représentants, il affiche un réel talent d’exposition plutôt qu’une maîtrise des dossiers. « Comme à la télé », note un député. Homme de consensus, Ahmed Zaïdi n’aime pas les confrontations et cultive de bonnes relations avec tout le monde. Originaire d’une riche région agricole, il bénéficie du soutien des notables des villes et surtout des campagnes. Dans le combat pour le leadership de son parti, il a reçu l’appui de tous ceux, en particulier de nombreux députés comme Ahmed Reda Chami, qui entendent barrer la route à Driss Lachgar.

DRISS LACHGAR, 58 ans, avocat, ne passe pas inaperçu. Il en impose autant par son gabarit que par sa fougue oratoire. C’est un pur produit ittihadi. Dans le sillage d’Abdelhadi Khayrat, une figure populaire du parti, il a milité à la Jeunesse, avant de s’affirmer comme un organisateur hors pair. Contrôlant l’appareil, il a longtemps été proche de Mohamed Elyazghi, qui a dirigé le parti à partir de 2002. Son éloignement du premier secrétaire a considérablement affaibli ce dernier, qui a été évincé en 2007. Il ne pardonnait pas au chef de l’USFP de l’avoir « oublié » lors des négociations pour la formation du gouvernement Abbas El Fassi. Militant sans peur et sans reproche, Driss Lachgar a la réputation d’être un bon juriste. Député de Rabat, il s’est acquitté convenablement de sa mission de président du groupe. Au Parlement, il lui revenait de défendre le gouvernement (Youssoufi et Jettou) contre les attaques du PJD. Après la naissance du Parti Authenticité et Modernité (PAM), en 2008, il lui a réservé ses flèches, esquissant même un rapprochement avec les islamistes. Après avoir perdu son siège en 2007, il explique les déboires électoraux du parti par sa participation au gouvernement et plaide pour un retour salutaire dans l’opposition. Ses critiques se sont néanmoins tues lorsqu’il a été invité en 2010 à entrer au gouvernement pour s’occuper des relations avec le Parlement. Ces fluctuations, ces fidélités changeantes desservent Driss Lachgar quand bien même nul ne conteste son ardeur militante et son patriotisme de parti. Il garde la haute main sur les réseaux. C’est d’ailleurs son principal atout dans la bataille pour la direction. Par plusieurs traits – bagout, capacité de travail, efficacité, populisme… -, Driss Lachgar fait penser à Hamid Chabat. Mais il n’apprécie pas du tout ce parallèle. Il est vrai que le maire de Fès n’a pas bonne presse parmi les socialistes, qui ne lui pardonnent pas ses sorties contre Mehdi Ben Barka.

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Hamid Barrada, envoyé spécial à Rabat

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