Diplomatie

Algérie-France, enfin, une autre histoire

Juillet 2006. Première rencontre avec le président algérien.

Juillet 2006. Première rencontre avec le président algérien. © Fayez Nureldine/AFP

Cinquante ans après l’indépendance algérienne, la visite d’État du président français, François Hollande, les 19 et 20 décembre, est placée sous le signe de la relance des relations entre les deux pays. Un voyage savamment orchestré pour aller au-delà des blessures du passé.

Cet article est paru dans l’édition de Jeune Afrique du 17 décembre.

« Les relations algéro-françaises sont trop anciennes et trop importantes pour être jugées à l’aune des conjonctures. Nous avons connu il est vrai de nombreux soubresauts, traversé parfois des zones de turbulences, mais nous abordons aujourd’hui une phase nouvelle. » Mourad Medelci, le ministre algérien des Affaires étrangères, résume en deux phrases une relation séculaire, née d’une promiscuité historique écrite dans le sang et les larmes, nourrie de malentendus, de non-dits et de défiance permanente. De tous les pays d’Afrique, l’Algérie est celui qui entretient la relation la plus ambiguë avec son ancienne puissance coloniale. Un incessant « je t’aime, moi non plus » où chacun s’évertue à voir la paille dans l’oeil du voisin mais guère la poutre dans le sien, à consigner tout ce qui sépare et à ignorer superbement ce qui pourrait rapprocher. Mais voilà, comme l’explique Medelci, il faut faire avec. Les liens entre deux pays si complémentaires étant ce qu’ils sont, il n’y a pas d’autre choix que d’essayer d’avancer. Depuis plus de trente ans, on ne cesse de parler, de part et d’autre, de « volonté de tourner la page », de « lancer une nouvelle ère ». Sans succès.

Aujourd’hui, on y est presque. En tout cas, on n’en a jamais été aussi proche. L’arrivée de François Hollande au pouvoir change beaucoup de choses. Sa visite d’État, les 19 et 20 décembre, en Algérie, premier pays du Maghreb où il se rendra depuis son élection alors que ses prédécesseurs ont toujours choisi le Maroc, le démontrera. Hollande est, de tous les présidents de la Ve République, le plus algéro-compatible. L’Algérie, qui de son côté semble faire montre de plus de bonne volonté, est un pays qui lui tient à coeur.

Imprégnation

Il y a d’abord son histoire personnelle, celle d’un enfant né en 1954, année du déclenchement de la guerre d’Algérie, fils de Georges, farouche militant de l’Algérie française, et de Nicole, femme de gauche engagée, partisane, elle, de l’indépendance. À la maison, à Bois-Guillaume, en Seine-Maritime, les débats sont houleux et le jeune François découvre la vie politique de son pays à travers ce prisme étrange. Une quinzaine d’années plus tard, il est envoyé à Alger, dans le cadre de sa scolarité à l’École nationale d’administration (ENA), pour un stage à l’ambassade de France. Huit mois de découverte, d’immersion de l’autre côté du miroir, en quête de réponses à ses questions.

Ensuite, sa méthode. Hollande est un homme qui n’a jamais de certitude, qui cherche toujours à comprendre, avec humilité et sincérité. Adepte de la stratégie des petits pas, il avance centimètre après centimètre, et commet, en matière de diplomatie, peu d’impairs. Ainsi, par exemple, demande-t-il, avant sa visite programmée en 2006 – il est alors premier secrétaire du Parti socialiste et chef de file de l’opposition – à rencontrer l’ambassadeur d’Algérie à Paris, Missoum Sbih, un proche parmi les proches d’Abdelaziz Bouteflika. Une longue discussion au terme de laquelle Sbih recommandera directement à « Boutef » de recevoir Hollande. L’entretien à Alger avec le chef de l’État, prévu pour durer moins d’une heure, s’éternisera… Le contact est noué, l’appréciation d’El-Mouradia, le palais présidentiel, positive. Mais à l’époque, les Algériens sont loin d’imaginer que Hollande deviendra un jour président…

Puis vint le temps de la conquête de l’Élysée, en 2012. Hollande a effectué entre-temps une autre visite, en 2010, pendant laquelle il a fait la rencontre d’Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante. Il poursuit son apprentissage et son « imprégnation ». Au cours de la campagne, Hollande perçoit, et il est le seul, l’intérêt électoral de l’enjeu algérien. Il promet, s’il est élu, de reconnaître la « répression sanglante », ce sont ses mots, du 17 octobre 1961 à Paris, qui fit, selon les historiens les plus sérieux, près de 200 morts. Et il tiendra parole. Avant d’ajouter un nouvel atout : le vote de la France à l’ONU pour soutenir la demande palestinienne de devenir État observateur non membre. Les nuages se dissipent progressivement.

Rééquilibrage

Pourtant, les Algériens n’étaient pas loin de déchanter quelques jours après son élection, en mai 2012. S’ils savaient fort bien que les hommes, une fois arrivés au pouvoir, sont souvent rattrapés, malgré leurs opinions personnelles et leurs intentions, par les intérêts des pays qu’ils dirigent, et s’ils le comprennent parfaitement, ils n’en ont pas moins failli s’étrangler. « Quand, deux jours à peine après sa prise de fonctions, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, s’est lancé dans un dithyrambe enflammé sur le Maroc, nous avons compris, nous explique un ancien conseiller à la présidence, que non seulement il ne fallait attendre aucun changement dans la politique maghrébine de la France, mais qu’en plus, visiblement, Paris tenait à enfoncer le clou… » L’inquiétude fera pourtant long feu. Car si la France penche, depuis des lustres, du côté marocain, elle tient tout de même à rééquilibrer ses positions et prend désormais un soin tout particulier à ne pas froisser Alger, qui n’en demande pas tellement plus. Mais les chats échaudés sous Chirac puis, surtout, sous Sarkozy craignent l’eau froide…

Au tout début de son quinquennat, mû par son obsessionnelle volonté de rupture vis-à-vis de l’ancien président, Sarkozy avait expliqué aux Algériens que si « Chirac avait des raisons personnelles de soutenir de manière inconditionnelle le Maroc car il se considérait un peu comme le père spirituel du roi Mohammed VI, il en [allait] différemment avec [lui] ». « Nous ne suivons plus le Maroc dans ses méandres », aurait-il ainsi promis à Alger. Six mois plus tard, lors d’un discours à Tanger, il balaie sa tentative de séduction d’un revers de la main. La France penche toujours autant du côté marocain et l’affirme haut et fort. Vu d’Alger, les raisons de ce choix sont claires : « Le business, évidemment, mais aussi le fait que le Maroc a toujours été un allié fidèle et facile à gérer pour la France, précise, non sans ironie, un ancien ministre de Bouteflika. Rabat ne pose jamais de problèmes. Nous, c’est différent : nous sommes des alliés incertains pour Paris, sourcilleux… » Difficile, dans ces conditions, de lâcher la proie pour l’ombre. Effectivement, qu’il s’agisse de l’Union pour la Méditerranée (UPM) chère à Sarkozy ou de l’intervention au Nord-Mali, Alger n’est pas vraiment du genre à se laisser faire… « On ne va tout de même pas nous reprocher de poser les bonnes questions ! » s’insurge Missoum Sbih.

Le 17 octobre 2011, à Clichy, en banlieue parisienne. ©Patrick Kovarik/AFP

L’UPM est l’illustration la plus parlante de la méthode, volontariste mais désinvolte, en vigueur sous Sarkozy qui a achevé d’ulcérer des Algériens déjà agacés par le « rôle positif » de la colonisation et autres rodomontades sur l’impossible repentance. Sarkozy, pour présenter son idée, a consulté Bouteflika – avec qui il entretient, contrairement aux idées reçues, d’excellentes relations personnelles – en premier, puis a chargé Henri Guaino, son conseiller spécial, de prendre le relais. Commentaire de Bouteflika : « Nous sommes d’accord sur le principe mais souhaitons obtenir plus de précisions sur le contenu ou les objectifs et voulons être associés en amont. » Sarkozy n’a jamais répondu à ces demandes. Il a préféré séduire l’Égyptien Moubarak en promettant à son pays la vice-présidence, la Tunisie en lui promettant le siège de l’organisation, et le Maroc, le secrétariat général. Alger s’est braqué et la montagne UPM a accouché d’une souris.

Si, avec Hollande, il est peu probable que les mêmes erreurs se répètent, la personnalité et la méthode ne font pas tout. Il faut aussi que les circonstances d’une nouvelle aventure soient réunies. C’est désormais le cas. « Avec lui, nous pouvons aller très loin », pensent les décideurs algériens. De son côté, Bouteflika, dont le mandat s’achève en 2014, entend incarner celui qui aura bâti une relation solide et débarrassée des scories du passé avec la France, laissant cet acquis en bonne place dans son testament politique. Hollande sait donc que le temps est compté, et la fenêtre de tir idéale. Il a confié à l’un de ses proches que « le président Bouteflika a conscience qu’il doit mener maintenant le passage de témoin à une autre génération, qui patiente depuis longtemps ». Sous-entendu, c’est maintenant ou jamais.

Dialogue

L’Algérie est dans des dispositions propices au dialogue et, malgré son aisance financière inouïe, a besoin de la France, de ses entreprises, mais aussi de débouchés pour les siennes, de transferts de technologie, de ressources humaines, donc de formation. Son nouveau Premier ministre, Abdelmalek Sellal, avec lequel il est difficile de ne pas s’entendre – Hollande a pu le constater lors de leur rencontre à Malte, le 5 octobre dernier -, est plus ouvert que son prédécesseur Ahmed Ouyahia, réputé ombrageux et plus nationaliste. Surtout, François Hollande va obliger, en quelque sorte, les Algériens à avancer. Car ils n’auront plus, dans ces conditions, d’arguments pour s’arc-bouter sur leurs positions défensives comme par le passé. Bouteflika ne vient-il pas d’appeler de ses voeux, dans une récente interview (écrite) accordée à l’AFP, « un partenariat d’exception » dont les formes « importent peu finalement, car c’est sa consistance qui est essentielle » ? Le changement d’ère tant attendu n’en est qu’à ses prémices. Mais c’est déjà énorme…

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