Culture

Algérie – « Les Harkis » : film d’action réussi, film politique décevant 

Dans son nouveau long-métrage, le réalisateur français Philippe Faucon s’intéresse aux supplétifs de l’armée française abandonnés après l’indépendance d’Alger. Et revisite son histoire personnelle à hauteur d’homme.

Mis à jour le 26 octobre 2022 à 17:43

« Les Harkis » de Philippe Faucon. © Istiqlal Films

Depuis L’Amour, son premier film, sorti en 1990, l’œuvre de Philippe Faucon est riche en succès commerciaux et critiques. Elle penche du côté des populations issues de l’immigration africaine, comme le montrent certains titres : Samia (2000), Amin (2018) et Fatima, qui a obtenu le César du meilleur film en 2015.

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La guerre d’Algérie, le réalisateur français né en 1958 à Oujda (Maroc) l’avait déjà abordée dans La Trahison. Il y revient avec Les Harkis. Tout sauf un hasard puisque son père, militaire, a fait cette guerre. C’est aussi sa propre histoire que le cinéaste revisite : « À travers ces retours sur une période de huit ans qui a marqué profondément les hommes qui l’ont vécue, c’est aussi une façon d’évoquer le souvenir d’un parmi ces hommes, avec lequel je suis plus intimement lié. »

Hiérarchie sourde et aveugle

« La Trahison » aurait aussi pu être le titre des Harkis. Ces supplétifs algériens de l’armée française ont été lâchés en rase campagne à l’indépendance : « La France, qui les a créés et armés, n’a pas assuré ses responsabilités vis-à-vis d’eux. » Le film commence par une scène choc : un père découvre la tête de son fils décapité dans un panier. Son jeune frère s’engage ensuite. Nous sommes en septembre 1959 et nous voilà plongés dans une harka, unité de harkis, parmi lesquels trois personnages principaux, Salah, Kaddour et Krimou. Les deux premiers fuient la misère, le dernier est un ancien moudjahid qui a parlé sous la torture. À peine sont-ils engagés que le général de Gaulle évoque l’autodétermination de l’Algérie. 

Un saut temporel et nous basculons en 1960, la rumeur de pourparlers entre le FLN et le gouvernement français enfle, l’unité est baladée au fin fond de villages algériens pour les en détourner. Puis en 1962, le cessez-le-feu est signé. Le lieutenant Pascal tente de défendre les harkis sous ses ordres face à une hiérarchie sourde et aveugle. Il refuse de les désarmer tant qu’ils ne pourront pas rallier la France. La trahison est symbolisée par cette séquence : tandis qu’on feint d’interroger les soldats sur leur état civil, des militaires français soustraient en douce leurs mitraillettes, qui avaient été mises sous clé. 

L’émotion sacrifiée sur l’autel de l’action

Les Harkis durent 82 minutes, qui paraissent deux fois moins longues à l’écran. La tension narrative ne retombe jamais. Le rythme est une qualité et un défaut du récit. Des personnages principaux, on ne sait que les raisons pour lesquelles ils se sont engagés. Ils interagissent à peine avec leur entourage. Certes, une mère exprime son opposition à l’engagement de son fils, mais l’émotion est quelque peu sacrifiée sur l’autel de l’action. La réaction de la mère n’est motivée que par le pressentiment que son fils va mourir. Dans les familles que nous montre Philippe Faucon, il n’y a pas de débat sur le sens et les implications de l’incorporation dans l’armée française. 

Extrait du film "Les Harkis", de Philippe Faucon. © Istiqlal Films

Extrait du film "Les Harkis", de Philippe Faucon. © Istiqlal Films

Dans Les Harkis, les combattants du FLN sont des ombres : « Je pense qu’il revient d’abord à un réalisateur algérien de s’emparer de ce sujet », explique Philippe Faucon. Il n’existe de réels antagonismes qu’à l’intérieur de l’armée française, à travers des décisions prises « d’en haut ». Des antagonismes sans antagonistes. Si le héros a un visage, le lieutenant Pascal, qui défend ses troupes, la hiérarchie militaire est peu incarnée et ceux qui prennent les décisions, les politiques, sont absents. 

Un film courageux

De façon plus générale, les questions politiques sur le système colonial, qui a conduit à la guerre, ne sont pas traitées. Une absence qui a peut-être été préjudiciable à la réception en salles des Harkis, en ces temps où la reconnaissance de la responsabilité de la France suscite encore des polémiques, en témoignent le récent voyage d’Emmanuel Macron à Alger et les débats récurrents en France. Notons que parmi les rares sorties à surnager dans un marché français du cinéma post-covid désastreux figurent ceux qui affirment un parti pris. Le troisième tour social et politique a aussi lieu dans les salles. 

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Les Harkis n’en demeurent pas moins un film courageux qui pointe la caméra sur ces engagés algériens abandonnés et oubliés par la France. Le cinéma de Philippe Faucon donne une dimension supplémentaire par rapport aux indispensables livres d’histoire : en montrant leurs visages, il n’aborde pas seulement la trahison : il parle d’hommes trahis. 

Affiche du film. © © Istiqlal Films

Affiche du film. © © Istiqlal Films

 Les Harkis, de Philippe Faucon, est en salle en France depuis le 12 octobre 2022.