Politique

Burkina : Mariam Ouédraogo, vigie continentale

En remportant la 29e édition du prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, la journaliste burkinabè a fait la démonstration d’une certaine vitalité journalistique sur le continent.

Mis à jour le 20 octobre 2022 à 11:38
Elgas

Par Elgas

Ecrivain et docteur en sociologie

La journaliste burkinabè Mariam Ouédraogo. © DR

Mariam Ouédraogo, journaliste burkinabè, vient d’ajouter à son CV, déjà prestigieux, une belle victoire en remportant le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. Prix d’autant plus méritoire que l’actualité récente du Burkina Faso – le coup d’État et les manifestations antifrançaises faisant les gros titres – avait presque relégué au rang d’intérêt secondaire le péril jihadiste qui rogne méthodiquement l’intégrité territoriale depuis quelques années.

Drame national à huis clos

Pendant que flottent dans le ciel de Ouagadougou des drapeaux russes, et que monte dans l’atmosphère l’euphorie chaotique d’un énième putsch, on en oublie presque la discontinuité géographique qui grignote progressivement le pays, son émiettement, les victimes quotidiennes subissant les violences et les rackets, et les groupes jihadistes qui se sont installés de façon manifestement chronique. Parmi ces martyrs anonymes, les femmes sont les cibles de choix des viols, des agressions, des dépouillements. C’est cette réalité plus ou moins nouvelle dans les développements du conflit, plongée dans une certaine opacité et au final assez peu documentée, qu’explore Mariam Ouédraogo dans un édifiant reportage : Axe Dablo-Kaya : La route de l’enfer des femmes déplacées internes. Il lui a valu la distinction précieuse du prix de la presse écrite de la 29e édition des récompenses de Bayeux Calvados-Normandie.

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Dans une plongée au cœur des routes interdites, quadrillées par des groupes sans pitié, les périples de ces femmes prennent vie sous une plume précise, sans fioritures, avec un réalisme et un sens du détail remarquables. Enrichie d’une chronologie précise et de données chiffrées, l’enquête est marquée par le courage de la journaliste et par les témoignages renseignés et émouvants qu’elle retranscrit avec brio. L’exploration de cette réalité complexe dresse un tableau sombre, miniature d’un drame national à huis clos. Celui aussi d’une hydre qui prospère et se métastase dans les profondeurs du pays, bouleversant les habitudes et diffusant une peur endémique. On suit ces personnes dans leurs stratégies de survie et leur traversée de ces routes impossibles. En résulte un tableau précis, qui donne une image tangible de la violence qui sévit et dont la basse intensité couvre souvent la terrible morsure qu’elle laisse sur les populations.

Portée décuplée

Mariam Ouédraogo signe un papier pointu, qui remet au centre des attentions cette gangrène. Un choix des jurés d’autant plus fort qu’au-delà de ce premier prix, on peut noter dans le palmarès la razzia opérée par les sujets portant sur la guerre en Ukraine. Ce premier prix récompense un papier, une obstination, un talent, un décentrement, de la part de celle qui n’a cessé d’empiler les trophées – dont le prix anti-corruption du Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) pour un de ses reportages en 2019. Cela décuple la portée de ses écrits, et l’installe comme une vigie continentale.

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Couronnant une journaliste qui publie dans la modestie relative du quotidien national Éditions Sidwaya, cette récompense est le signe évident d’une vitalité journalistique en Afrique, preuve que certains médias gardent un agenda endogène, hors des influences d’un cens médiatique, cet agenda établi suivant un concept de Philippe Riutort (agrégé de sciences sociales), qui définit l’ordre des priorités. De nombreux journaux de qualité sur le continent, faute d’avoir de la visibilité et des tirages conséquents, sont ensevelis dans le discrédit général – victimes collatérales d’une dépréciation que méritent assurément certains journaux, sans moyens, vivotant de perdiem, cédant parfois au sensationnalisme de la survie.

Par généralisation, cela jette par la même occasion le soupçon sur des tirages de qualité. Ce prix rétablit par la même occasion une juste hiérarchie au sein de la presse continentale. Les images de TV5 sur Éditions Sidwaya ont ainsi montré les scènes de vie d’une rédaction resserrée et travailleuse, au sein de laquelle c’est aussi un travail collectif qui est mis en valeur. Celui qui raconte un pays en rupture territoriale, mais qui peut compter sur ses fils et filles pour raconter son quotidien, et, ultimement, résister au péril le plus sérieux à l’échelle du continent.