Culture

Cameroun : Lady Ponce, la diva 100 000 Volts

Après un concert remarqué à l’Olympia de Paris et avant une prestation attendue au Cameroun, rencontre avec la diva du bikutsi.

Mis à jour le 13 novembre 2022 à 11:45

La chanteuse camerounaise Lady Ponce, auteure, interprète et productrice, à Paris le 29 septembre 2022. © Vincent Fournier pour JA

Une femme double. À la voir évoluer dans les locaux de Jeune Afrique, le pas mesuré, le geste soupesé, le regard guettant l’approbation de son interlocuteur, on a du mal à croire que c’est bien elle, Lady Ponce, la grande prêtresse du bikutsi, à qui irait si bien le sobriquet de « Lady 100 000 Volts ».

La vie n’a pas été tendre avec moi

Auteure, interprète et productrice, la chanteuse de 38 ans a enflammé la scène de l’Olympia le 10 septembre et compte réitérer cette performance au Cameroun, où elle est attendue le 17 décembre pour un concert au Palais des sports de Yaoundé. En attendant, entre deux répétitions, cette mère de famille divorcée profite de ses trois enfants, qui ont appris à se passer d’elle, carrière oblige. « J’ai une chance inouïe : ils sont très autonomes, en particulier mon aîné de 20 ans. J’ai l’impression de me revoir dans ma jeunesse, ne comptant que sur moi-même. Ils savent aussi que la vie n’a pas été tendre avec moi… »

Tu seras nonne, ma fille

Quand Lady Ponce déroule le fil de son histoire, elle nous livre aussi, en creux, celle de son père. Un orphelin recueilli à l’âge de 6 ans par des prêtres qui le destinaient aux ordres, mais qui l’excommunièrent lorsqu’ils découvrirent son histoire d’amour avec la fille d’un chef. Plus tard, comme pour expier « sa faute », il décida que l’un de ses enfants vouerait sa vie à Dieu. Ce serait sa fille, Adèle Ruffine Ngono, devenu depuis Lady Ponce. Un choix a priori judicieux : la benjamine de la fratrie de douze enfants est très pieuse, et son quotidien est rythmé par les prières et les chants religieux des chorales, qu’elle sublime de sa voix de contralto. Mais la mère de Lady Ponce meurt brutalement – un empoisonnement, soutient-elle –, et toute la famille perd ses repères.

Je m’accrochais à la musique comme à une bouée de sauvetage

La future chanteuse quitte alors l’institution qui la préparait à sa vie de nonne pour explorer d’autres horizons, loin du cercle familial. « Je m’interdisais d’imiter mes sœurs, dont la vie me semblait insipide. Elles s’étaient toutes mariées à 14 ans. D’ailleurs, quand un jeune homme du village voulait prendre épouse, on lui indiquait systématiquement notre domicile. »

L’aventure musicale de Lady Ponce débute dans un groupe de ndombolo du quartier Essos, à Yaoundé. Vient ensuite une période de concerts en cabaret, dans les années 2000, avec un répertoire penchant plutôt vers l’afro-jazz. La jeune fille de 16 ans, qui a fait ses classes auprès de sa mère cantatrice et animatrice d’associations villageoises, interprète alors les chansons de Miriam Makeba, Angélique Kidjo, Monique Séka, Manu Dibango et Femi Kuti, entre autres… À la demande de son père, le chef d’orchestre la reconduit chez elle tous les soirs une fois son tour de chant terminé.

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La détermination de faire carrière dans la musique ne lui viendra réellement qu’après la naissance de son fils, en 2002, et le décès de son père. « Désemparée, sans emploi fixe et sans formation, je m’accrochais à la musique comme à une bouée de sauvetage. Mais être produite relevait de la gageure. Il fallait pouvoir faire la différence face à des artistes comme Kareyce Fotso, qui avaient une longueur d’avance. Se lancer dans le bikutsi s’est imposé alors comme un choix stratégique. »

Le ventre et le bas-ventre

Avec succès. Le public découvre cette féministe déclarée en 2006 avec Le Ventre et le Bas-Ventre, titre « composé pour venger une voisine régulièrement humiliée par son époux ». D’autres succès internationaux suivront, fédérant les diasporas africaines à travers le monde. Confessions, qui souligne l’immaturité des hommes, toujours prompts à rappeler aux femmes leur passé quand celles-ci ont eu le malheur de se confier sur leurs précédentes amours. Bombe atomique, l’histoire vraie (la sienne) d’un amour entravé par le consumérisme. Les échanges épistolaires avec cet amoureux qui tentait de la reconquérir ont donné l’un des refrains cultes de la musique d’Afrique centrale : « Je te donne mon cœur / Je te donne ma vie / Et ça, et ça là / Ça aussi, ça là, prends cadeau », le « ça là » suggérant une partie bien précise de l’anatomie…

Je voudrais que chaque Africain qui danse sur ma musique retrouve des pas caractéristiques de son pays

Voix puissante, rythme effréné, le bikutsi de Lady Ponce, comme celui de ses aînées de l’époque précoloniale, reste un exutoire qui permet de reprendre possession d’une parole dont la société persiste, encore aujourd’hui, à priver les femmes. Pour autant, si Lady Ponce hurle ses joies, ses peines et ses désirs, son bikutsi ne se résume pas, comme chez certaines, à des textes crus sur la sexualité et les relations amoureuses. Ses chansons exaltent aussi les contes, les fables et les proverbes, le tout sublimé par une langue ewondo d’un niveau très soutenu.

Fascinée par Sally Nyolo – pour son authenticité, sa parfaite maîtrise de la langue manguissa-éton et des traditions –, Lady Ponce déclare avoir pris le relais des Messi Martin, Ebogo Emeran et autres Têtes brûlées, qui entreprirent de moderniser le bikutsi dès les années 1970. Lady Ponce y a introduit des batteries caractéristiques du ndombolo congolais, ce qui se répercute dans la danse elle-même. Avec Lady Ponce, le bikutsi cesse de n’être qu’ondulation du dos et frappe frénétique du sol, elle y adjoint le déhanché du ndombolo. « Je voudrais que chaque Africain qui danse sur ma musique retrouve des pas caractéristiques de son pays », explique celle qui se présente aussi comme la « lionne de la culture camerounaise et africaine ».

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En réponse à ceux qui regrettent une certaine uniformisation des danses africaines, les chorégraphies apparaissant interchangeables sur l’ensemble du continent, elle déclare y voir une forme d’unité africaine. « Les notes de guitare présentes dans la musique de Manu Dibango ou d’Angélique Kidjo se retrouvent aussi bien chez Singuila que chez Koffi Olomidé. Ce sont des guitares universelles africaines. » En 2012, dépoussiérer le bikutsi a valu à Lady Ponce d’être la première artiste couronnée pour ce genre lors des Kora Awards.

Tumultes conjugaux

Si elle a depuis lors accumulé les récompenses, son triomphe à l’Olympia efface une période délicate tant sur le plan professionnel que dans la sphère personnelle. En 2020, alors que son premier concert à l’Olympia était annulé pour cause de Covid-19, les tumultes au sein de son couple avaient tenu en haleine les réseaux sociaux pendant de longues semaines. En cause, une sortie de son mari, Dieu Cyclone, qui confessait l’avoir piégée et avoir découvert ses infidélités, révélant les noms de ses amants présumés, parmi lesquels le baryton-basse Jacques-Greg Belobo. Avant de se confondre en excuses publiques quelques jours plus tard.

« Un sketch », balaie la chanteuse. Et elle n’en dira pas davantage sur l’affaire, évoquant, énigmatique, la nécessité, quand on est célèbre, d’assurer ses arrières en signant un contrat avant de se mettre en couple, histoire de « se protéger des maris indélicats qui n’ont rien à perdre ». Pour cette mère jusqu’alors plutôt discrète sur sa vie privée, le plus dur aura été de voir son fils aîné ébranlé par l’attitude de celui qui était alors son beau-père.

Les diffamations, les attaques ad hominem et les clashs sur les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de la vie artistique

Pendant cette période chaotique, les railleries et les propos les plus acerbes sont venus du milieu du bikutsi, qui, selon Lady Ponce, « peut être merveilleux » mais se révèle aussi parfois « diabolique ». « Les diffamations, les attaques ad hominem et les clashs sur les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de la vie artistique », regrette Lady Ponce. Elle évoque ainsi un « groupuscule » de chanteuses qui s’est formé sur les réseaux sociaux, unies par la haine commune qu’elles lui vouent. Se disant persécutée, la jeune femme s’est résolue à porter plainte devant la justice contre l’une de ses consœurs – qu’elle se refuse à nommer – pour diffamation, dénonciation mensongère et atteinte à l’image.

Jalousie

Les griefs contre Lady Ponce sont nombreux. « Et fantaisistes », tient-elle à préciser. Certaines l’accusent d’être intervenue auprès de Samuel Eto’o afin qu’il ne les soutienne pas, d’autres d’être proche des activistes de la Brigade anti-sardinards (BAS), un mouvement opposé au régime de Yaoundé qui empêche les artistes, soupçonnés de collusion avec « l’ennemi », de se produire dans la diaspora. Les concerts de Lady Ponce ne sont pas entravés, ce qui constitue aux yeux de certains une preuve de sa duplicité. « Les spectacles de Charlotte Dipanda et ceux de X-Mayela ne sont pas boycottés non plus. Pourtant nul ne les accuse d’avoir soudoyé la BAS », lâche l’auteure de Pas coupable, qui n’y voit qu’une explication : la jalousie.

Pas question d’afficher une sororité de façade ; je garde mes distances

« Si vous me demandez avec quelle artiste féminine de bikutsi de niveau équivalent au mien je rêve de faire un featuring, je vous répondrais : aucune. Je suis honnête : pas question d’afficher une sororité de façade ; je garde mes distances. » Quelques jeunes trouvent néanmoins grâce à ses yeux, à l’instar de « [sa] sœur Amazone » et de Tchakala VIP, qu’elle a invitées sur la scène de l’Olympia, leur offrant ainsi une belle visibilité.

C’est sa façon à elle de faire de la politique. Car, au Cameroun, la politique politicienne ne donne pas envie. « Peut-on prétendre en faire dans un pays où l’on n’a ni la liberté de penser, ni celle de dire ? Pis, le tribalisme s’est incrusté partout, et tout débat devient tribal, alors à quoi bon ? » Chevalier de l’Ordre de la valeur depuis 2014, Lady Ponce investit le champ social. Elle assure s’être inspirée des réalisations d’A’salfo en Côte d’Ivoire pour créer le festival Sefedi (Semaine de la femme en diamant), destiné à valoriser la femme, qui se tient à la Planète Ponce, un cabaret de 2 000 places assises dans la banlieue de Yaoundé.

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Un autre sujet retient son attention : la question des droits d’auteur. « Le Cameroun est probablement le seul pays au monde à disposer de trois sociétés de droits d’auteur “opérationnelles”. Une aberration qui semble convenir à tout le monde, alors qu’il faudrait procéder à un audit et désigner un prestataire unique pour s’occuper de la répartition des droits. Il faut croire que ce désordre ambiant en arrange certains : l’argent censé revenir aux artistes peut disparaître impunément. »