Culture

Maroc – Yasmine Chami : « La littérature est un acte quasi gratuit »

À l’occasion de la sortie de son cinquième roman et de la quatrième édition du festival Littératures itinérantes de Fès, la romancière évoque son œuvre, profondément enracinée dans la réalité marocaine.

Mis à jour le 13 octobre 2022 à 09:41

L’autrice marocaine Yasmine Chami. © Renaud Monfourny/Editions Actes Sud

Yasmine Chami a mille vies. Anthropologue, normalienne, un temps directrice de la Villa des Arts de Casablanca, puis d’une entreprise de production audiovisuelle, enseignante dans plusieurs universités de Casablanca, elle est aussi l’autrice de quatre romans publiés chez Actes Sud, dont Médée chérie (2019) et Dans sa chair (2022), un diptyque racontant la trajectoire d’une femme, sculptrice, brutalement abandonnée par son mari, chirurgien, du point de vue de l’intéressée dans le premier volet et du point de vue de l’homme dans le second.

Un parcours nourri par un désir constant de comprendre. Pour cette grande observatrice, qui a fait de la filiation le sujet de sa vie, la littérature est un corps à corps avec la langue, mais aussi un espace de re-création où les schémas, les topos doivent être confrontés et subvertis pour mieux réinventer le regard. Profondément ancrée dans la réalité marocaine, son œuvre touche pourtant à l’universel. Entretien.

Jeune Afrique : Lors de la table ronde qui s’est tenue au festival Littératures itinérantes, la question de la réinvention de la francophonie a été posée par les auteurs, parmi lesquels Christiane Taubira, qui convoquait la créolité chère au romancier, poète et philosophe Édouard Glissant. Quelle est votre position ?

Yasmine Chami : Je pense que la francophonie telle qu’elle a vécu jusqu’à présent est à enterrer, avec ses relents néocoloniaux, cette relégation des voix hors hexagone. Je pense que l’on assiste à un moment de mutation, pas seulement au regard de la francophonie mais aussi au regard des rapports Nord-Sud en général. Le terme de créolisation emprunté à Édouard Glissant, je l’aime beaucoup, parce qu’il dit quelque chose, enfin, du surgissement de la conscience, en Occident, de l’apport des pays du Sud à la cocréation d’un universel partagé. Il n’y aura pas de renouvellement des liens possibles, de continuité, de perpétuations des liens pour les pays et habitants du Sud en dehors de leur participation active à la réinvention de l’universel.

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Cette réinvention de l’universel passe-t-elle par la mise en place de dispositifs comme le festival Littératures itinérantes ?

Tout à fait. C’est un pays du Sud, le Maroc, qui invite des écrivains du Nord comme du Sud autour d’une réflexion commune, celle des passages. C’est extrêmement important, les passages. C’est la porosité des cultures et ce qui fait que nous sommes tous liés finalement. Et que ni la culture ni l’identité ne sont des enfermements. La culture est toujours poreuse pour permettre l’accès à celui qui n’est pas moi, mais qui est aussi moi.

Vous réinventez l’universel dans vos livres, pourtant très ancrés dans la réalité marocaine.

Oui, tous mes livres se passent au Maroc, mais en même temps il n’y a pas d’enfermement dans ce Maroc-là. J’ai reçu des lettres très touchantes de lecteurs italiens ou français qui se reconnaissaient dans mes livres. Cela me rappelle le texte de Nadine Gordimer, L’écriture et l’existence, qui dit que plus un auteur est ancré, plus il est universel. L’ancrage permet l’universel. Un territoire soulève toujours la question de ce que signifie habiter quelque part, hériter d’une psyché collective, d’une culture, et finalement ce que l’on en fait, dans l’intimité de la conscience et dans la subjectivité des liens aux autres.

Au Maroc aussi la question du genre est posée et les femmes se revendiquent

L’histoire que vous racontez dans votre diptyque, Médée Chérie et Dans sa chair, qu’a-t-elle de spécifiquement marocaine et d’universelle ?

Le rapport que nous avons à la perte, aux liens familiaux, aux surgissements du désir et de la passion qui viennent bouleverser des constructions de vie, et ce que le désir a à voir avec l’histoire intime du sujet. Parce que Ismaïl est un homme qui a perdu son père (militant de l’opposition) dans des circonstances politiques, et c’est là que l’ancrage au Maroc est important.

Ismaïl a vécu une disparition et quelque part il ne peut plus que disparaître. L’histoire interroge aussi ce que cela fait de venir de cette histoire-là, de cette génération de pères engloutis. Comment se construire dans l’absence du père, de la figure paternelle ? Ismaïl est père tant qu’il le peut, mais il assiste à sa disparition en tant que père, et en trahissant Médée de façon si violente, il perd aussi sa place paternelle. Il y a quelque part une réédition. C’est la question de la répétition qui est posée ici.

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Sous votre plume, le personnage de Médée échappe à la fatalité propre aux héroïnes de tragédies grecques, et se reconstruit malgré la douleur de la séparation…

Elle est renouvelée grâce à sa puissance créatrice. Ismaël, son époux qui l’abandonne, s’abandonne lui-même. Elle est cette femme qui renaît de ses cendres, comme un phénix. Cette histoire est née d’une lecture du mythe de Médée, à l’âge de 18 ans, quand j’étais en Hypokhâgne. Cette femme qui, trahie par un homme, va sacrifier ses enfants sur l’autel de la jalousie et de la révolte, m’a bouleversée. Je me suis beaucoup interrogée sur le lien de filiation, de maternité. Et au fond ma Médée est une anti-Médée. J’ai pris le mythe à rebours et déplacé le tragique du côté de Jason, sauf que ce Jason-là s’appelle Ismaïl et que son père, c’est Abraham.

Tout cela renvoie à la fois aux mythes coranique et biblique du sacrifice, que nous célébrons régulièrement au Maroc. Que signifie le sacrifice d’un homme, sachant que nous réitérons le geste du sacrifice pour ne pas oublier que les commandements divins nous dictent de ne pas sacrifier l’humain ? Que se passe-t-il lorsque l’on sacrifie un humain, même symboliquement ? Quand cet homme tranche le lien avec sa femme, finalement celui qui sacrifie est sacrifié.

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Vous déconstruisez les stéréotypes de genres. Que dit votre roman du patriarcat ?

Ismaïl peine à renaître. C’est aussi une réflexion sur ce que le patriarcat fait aux hommes. Les injonctions dont ils sont l’objet construisent finalement en eux une impossibilité de reconnaissance de l’autre. Le souci d’exister comme mâle, comme homme est tellement prégnant que le moindre dysfonctionnement vient détruire l’édifice. Partout où il y a un patriarcat installé, il y a un matriarcat qui s’organise. Il y a aujourd’hui une redéfinition des rapports de genres qui se fait sur les modalités de chaque société. Mais nous y sommes, c’est-à-dire qu’au Maroc aussi la question du genre est posée et les femmes se revendiquent.

Cette revendication n’est plus intérieure mais politique et sociale. Elle perturbe l’organisation des rapports de genres et les hommes, mais elle ouvre. Comme toute perturbation, c’est l’occasion de l’ouverture d’un espace de réinvention des hommes et des femmes, ensemble. Je déteste cette idée que le féminisme serait l’espace d’un enfermement entre femmes.

Comment vos livres sont-ils reçus au Maroc ?

Je suis très sensible à l’accueil de mes livres au Maroc. Il y a quelque chose de très émouvant chez le public marocain, il y a un infini respect pour les écrivains. Je crois que c’est partout en Afrique. Et ce n’est pas naïf. Simplement, les gens savent ce que cela coûte d’écrire. La littérature prend du temps mais ne rémunère pas, elle est un acte quasi gratuit. Un acte de mise en lien nécessaire et impérieux. Et il y a chez le public marocain une profonde reconnaissance de ce désir de lien et c’est extrêmement gratifiant.