Politique

Tunisie – Kamel Akrout : « Le courant nationaliste est l’avenir du pays »

Entre tensions régionales et crises internes, le contre-amiral à la retraite et ancien premier conseiller à la sécurité nationale de l’ex-président Béji Caïd Essebsi brosse un tableau sombre de la situation en Tunisie. Et nourrit son image de rival potentiel de Kaïs Saïed.

Mis à jour le 12 octobre 2022 à 08:09

Kamel Akrout à son domicile, à Gammarth, le 8 octobre 2022. © Ons Abid pour JA

Ses mots sont pesés au trébuchet. Après quatre décennies passées dans l’armée, Kamel Akrout sait les conséquences désastreuses d’un terme mal interprété, particulièrement dans la conjoncture très tendue que connaît l’Afrique du Nord. C’est pourquoi son plaidoyer en faveur de l’instauration de bonnes relations avec l’Union européenne (UE), à rebours de la tendance actuelle, détonne. Mais le contre-amiral ne nomme jamais les responsables des maux qu’il dénonce.

Difficile, cependant, de ne pas reconnaître le président Kaïs Saïed dans sa dénonciation des tenants de « positions dogmatiques et théoriques » ou dans la référence à une éventuelle « sujétion » à Alger. Qui d’autre que le parti Ennahdha, dont plusieurs hauts cadres sont soupçonnés d’avoir favorisé l’envoi de Tunisiens dans les zones de guerre, serait responsable d’« un flottement de la diplomatie » ? Derrière la réserve d’apparence toute militaire, perce la préoccupation d’un « citoyen concerné », visiblement prêt à descendre dans l’arène politique pour en découdre.

Jeune Afrique : Vous avez participé en septembre à une table ronde sur le « multilatéralisme en Méditerranée » organisée par la Fondation méditerranéenne des études stratégiques. Que signifie ce multilatéralisme pour la Tunisie ?

Kamel Akrout : Sauf à être inconscient ou irréaliste, on ne peut nier que l’Afrique du Nord est un voisin immédiat de l’Europe. Ce voisinage est donc stratégique. Est-il nécessaire de rappeler les liens d’abord humains qui les unissent ? Presque 10 % de la population tunisienne vit à l’étranger, majoritairement en Europe. Elle est la première source de devises, devant le tourisme. L’Union européenne [UE] est notre premier partenaire économique, c’est la seule zone avec laquelle la balance commerciale est excédentaire. Oublier cela est simplement irréaliste. Mais cela ne signifie pas qu’il faille maintenir ces relations à n’importe quel prix; comme du temps de feu Hédi Nouira [Premier ministre de 1970 à 1980], ou comme au début des années 1990. Il faut désormais un autre pacte de co-développement et de co-sécurité.

Votre vision est assez éloignée du panarabisme mis en avant par le président de la République…

Ma vision des choses est simple : la Tunisie et les Tunisiens sont au cœur de la politique du pays. Les solidarités arabe et islamique sont importantes, mais c’est la sauvegarde des intérêts de notre peuple qui prime. Dans le moment que nous traversons, ce ne sont pas les positions dogmatiques et théoriques qui comptent, mais les solutions aux problèmes des Tunisiens. Je suis réaliste, je ne me nourris pas d’idéologies. Ni celles du passé, ni celles d’aujourd’hui.

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Après l’invitation du leader du Front Polisario à la TICAD [Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique, chapeautée par le Japon] qui s’est tenue à Tunis en août, Mohamed Benhamou, président du Conseil marocain des études stratégiques, évoquait une « crise profonde » entre la Tunisie et le Maroc. Partagez-vous son analyse ?

La Tunisie est un État souverain, et elle a le droit, comme le Maroc, d’entretenir les relations qu’elle veut sans ingérence extérieure. Quand le Maroc a décidé de nouer des relations diplomatiques avec Israël, il n’a pas, à ma connaissance, demandé l’avis de la Tunisie. Cependant, j’ai déploré ce quiproquo de la TICAD. Je l’ai affirmé à maintes reprises : pas d’ingérences dans les affaires tunisiennes, pas d’ingérences de la Tunisie dans les affaires de pays tiers tant que celles-ci n’ont aucune incidence sur notre sécurité nationale. C’est la règle.

Pourtant, le rapprochement semble évident entre Tunis et Alger…

L’Algérie est notre voisin immédiat, c’est un peuple frère avec lequel nous avons tant partagé par le passé et avec lequel nous aurons beaucoup à partager. Avoir de bonnes relations n’est pas synonyme d’une sujétion, avoir de bonnes relations suppose un équilibre.

À l’Est, rien de nouveau : l’instabilité libyenne perdure. La Tunisie est-elle menacée sur son flanc oriental ?

Sur le dossier libyen, la Tunisie a été souvent mise à l’écart, comme si elle n’était pas frontalière de la Libye. Cette mise à l’écart vient aussi des flottements de la diplomatie tunisienne depuis un certain temps. S’imposer dans un tel dossier signifie pratiquer une diplomatie active, forte et constante.

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L’armée tunisienne a-t-elle joué un rôle dans l’« auto-coup d’État » de Kaïs Saïed le 25 juillet 2021 ?

Que les armées se tiennent loin de la politique, c’est certainement la chose la plus précieuse et la plus utile pour les militaires et pour le pays. Je ne le dirai jamais assez : l’armée tunisienne, à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir pendant des décennies, n’a aucune appétence pour le pouvoir. Quand une armée reçoit un ordre de mouvement pour sécuriser une partie du territoire national, elle le fait sans discuter. L’ordre a été reçu. Il a été exécuté. L’armée n’est en rien responsable de l’évolution politique du pays. Celle-ci ne dépend que des autorités civiles. L’armée, comme par le passé, défendra le pays, mais ne franchira aucun Rubicon.

Quelle est votre ligne idéologique ? On vous dit proche du Parti destourien libre [PDL] d’Abir Moussi qui rassemble des cadres de l’ancien régime.

Je suis un citoyen qui se sent concerné par tout ce qui se passe dans son pays. L’idée d’une nation tunisienne vieille de 3 000 ans est une vérité historique. Le courant nationaliste tunisien sera l’avenir du pays. Si aimer son pays, lutter pour son développement, se battre pour sa souveraineté, vouloir restaurer la République des pères fondateurs, c’est être proche du PDL, alors soit.