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Au Lesotho, l’ombre des gangs plane sur les élections générales

La campagne électorale a mis en lumière la porosité entre le grand banditisme et les partis politiques du Lesotho, qui prennent part aux élections du 7 octobre.

Par - à Maseru
Mis à jour le 7 octobre 2022 à 11:16

Lors d’un meeting électoral de l’ABC, le 2 octobre 2022, à Maseru. © MOLISE MOLISE/AFP

Pourrait-on voir un gangster à la tête du Lesotho ? La question mérite d’être posée tant il vrai que la monarchie constitutionnelle aux deux millions d’habitants abrite des gangs aux ramifications politiques de plus en plus étendues. Les deux partis les plus importants du pays, la Convention de tous les Basotho (ABC, au pouvoir) et le Congrès démocratique assument leurs liaisons dangereuses avec le crime organisé. « J’aurais tendance à dire que le Lesotho se transforme en État mafieux », résume le journaliste d’investigation Tankiso Makhetha. Il a enquêté sur les liens incestueux entre gangstérisme et politique au Lesotho pour le journal sud-africain The Sunday Times.

Clans mafieux

Les clans mafieux sont issus des groupes de musique famo. Ce genre traditionnel, composé d’accordéon et de boîtes à rythmes, remonte à la migration des hommes du Lesotho en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid pour travailler dans les mines. Quand ces dernières ont fermé, les mineurs Basotho sont restés pour devenir chercheurs d’or clandestins. Appelés zama zama, venus du Lesotho mais aussi du Mozambique ou du Zimbabwe, ils continuent de piocher massivement dans les sous-sols généreux de Johannesburg.

Ils sont sous la coupe de gangs, dont l’un des plus redoutés s’appelle Terene. L’artiste famo Mosotho Chakela en était le leader jusqu’à sa mort, des suites du Covid-19, le 5 janvier 2021. Chakela fut la prise de guerre de l’ancien Premier ministre, Thomas Thabane. En 2006, le vieux briscard de la politique locale s’associe au chanteur populaire pour lancer son parti, l’ABC. Les fidèles de Chakela seront les électeurs de Thabane : ainsi commence la relation toxique entre politique et gangstérisme au Lesotho, et l’ABC remporte les élections générales en 2012 et 2017.

« Face à ce succès, la plupart des autres partis ont fait pareil. Ce qu’ils veulent, c’est pouvoir toucher les fans des musiciens pour pouvoir gagner les élections. Ils sont aussi intéressés par le pouvoir des groupes, le territoire qu’ils contrôlent en Afrique du Sud et l’argent qu’ils peuvent apporter », note le journaliste Tankiso Makheta.

L'artiste famo Mosotho Chakela, mort en 2021, était le leader du gang Terene. © DR

L'artiste famo Mosotho Chakela, mort en 2021, était le leader du gang Terene. © DR

Chanteur-gangster

En 2020, c’est au tour du rival de l’ABC, le Congrès démocratique, d’accueillir le chanteur-gangster. Chakela reproche au premier de ne pas l’avoir suffisamment récompensé pour ses sacrifices et va tout simplement chez la concurrence. « Rien n’est gratuit en politique. Celui qui donne attend quelque chose en retour. Et la question est de savoir : quel retour sur investissements espèrent ces gens-là ? « , explique Tlohang Letsie, maître de conférence à l’Université nationale du Lesotho.

En juin, deux chefs de la faction du gang Terene fidèle à l’ABC sont filmés distribuant des billets de banque aux sympathisants venus assister à un meeting. « Bien sûr que nous avons des liens, on ne peut pas se séparer d’eux », confirme Montoeli Masoetsa, porte-parole du parti. Il est originaire de la ville de Mafeteng, berceau du famo armé. Montoeli Masoetsa compare les groupes de famo à n’importe quelle corporation avec laquelle sa formation se doit de travailler. Le porte-parole n’a aucun mal à séparer le criminel de l’artiste… « Ils se battent entre eux, dit-il. Si vous ne faites pas partie de leur gang, il ne vous arrivera rien. »

En Afrique du Sud, les activités des gangs Basotho sont perçues comme une menace qui ne cesse de noircir les pages des journaux

Chez le voisin sud-africain, on s’étrangle. La campagne électorale pour les élections générales du Lesotho y est traitée essentiellement sous le prisme du crime organisé. Les activités des gangs Basotho sont perçues comme une menace nationale qui ne cesse de noircir les pages des journaux. Le 14 septembre, six corps mutilés de zama zama sont retrouvés sur le bord d’une voie rapide en périphérie de Johannesburg, à la vue de tous. Le 30 juillet, huit femmes sont violées par des zama zama. Le 10 juillet, 16 personnes sont massacrées indistinctement dans un bar populaire de Soweto. Les cinq suspects de cette tuerie seraient liés à la faction du gang Terene alliée de l’ABC. Montoeli Masoetsa, conteste ces accusations qu’il juge fabriquées de toute pièce afin de nuire à son parti à l’approche des élections.

À Lire Afrique du Sud : après les dernières tueries, la prolifération des armes à feu dans le viseur

Le Lesotho doit-il redouter une guerre des gangs au cœur de ses montagnes ? « On peut dire sans trop se tromper que leur influence n’est pas si importante. Oui, ils sont présents ; oui, il faut s’en méfier, mais ils opèrent principalement en Afrique du Sud », constate le politologue Tlohang Letsie. Le « royaume dans le ciel » (surnom du Lesotho) ferait donc office de refuge pour des gangs qui règlent leurs comptes sur leur lieu de travail, en territoire sud-africain. Un débordement n’est pas à exclure, mais « avec le degré de stabilité que l’on observe parmi nos forces de sécurité, en particulier dans l’armée, je pense qu’elles pourraient facilement les contrôler », affirme Tlohang Letsie.

Redoutés pour leurs tentatives et leurs coups d’État passés, les militaires seraient revenus dans le droit chemin au Lesotho. Fini la politique, place à la sécurité ? Cela ne serait pas un luxe dans un pays qui affiche le sixième taux mondial d’homicides par habitant.

Il est 23 heures sur les hauteurs de Maseru et le bruit de plusieurs coups de feu remontent des faubourgs. Dans un hôtel accueillant des militaires venus sécuriser les élections générales du 7 octobre, personne n’a tenu compte de ces rafales. « Vous n’avez rien à craindre, vous êtes entourés de militaires », sourit la réceptionniste. Signe que le Lesotho a changé, ces mots n’auraient peut-être pas été perçus comme rassurants il y a quelques années.