Politique

Où est passé le patriotisme des militaires africains ?

Les militaires sont très présents sur la scène politique du continent ces dernières années. Outre leurs coups d’État, généralement condamnés, certains de leurs agissements poussent à s’interroger sur la qualité de leurs formations.

Mis à jour le 15 octobre 2022 à 14:14
Oswald Padonou

Par Oswald Padonou

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Des « Crocos », étudiants subsahariens de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (ESM) à Coëtquidan, le 12 avril 2009. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Chacun le sait, le drapeau russe est dans l’air du temps en Afrique. Il flotte dans les rues et dans l’espace numérique des pays francophones depuis quelques années maintenant. Après tout, il s’agit simplement de faire passer les couleurs de la verticale (le drapeau français) à l’horizontale (le drapeau russe).

Mais ce que les panafricanistes à tout crin, les révolutionnaires à temps partiel, les pessimistes résignés et autres partisans du statu quo n’avaient sans doute pas vu venir, ce sont les militaires de leurs propres pays arborant ce fameux drapeau russe dans la fièvre d’un coup d’État militaire porteur d’une énième promesse de nouveau départ. Comme ces militaires burkinabè, brandissant fièrement l’étendard russe lors de la parade organisée le 30 septembre dernier à Ouagadougou, après la chute du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même tombeur de Christian Kaboré. Comment en sont-ils arrivés à tel désaveu de soi – qui plus est au  pays des hommes intègres –, tout militaire étant censé défendre les couleurs de sa patrie ?

À Lire Burkina Faso : qu’y a-t-il d’« anti-français » ou de « pro-russe » dans le putsch ?

Niche d’influence

L’une des explications tient au système de formation des officiers dans la plupart des pays francophones. Après les indépendances, les officiers des pays africains ont pour la plupart suivi un cursus en France mais aussi en Union soviétique, pour ce qui concerne les pays alignés sur le bloc de l’Est pendant la guerre froide, tels la Guinée, le Mali et le Bénin. Les États-Unis, la Chine et d’autres pays européens ont ensuite entrepris d’exploiter cette niche d’influence à peu de frais en offrant des bourses à ces pays africains pour former leurs élites militaires, au moyen de modules spécifiques : formation initiale des officiers, spécialisation en armes et services, perfectionnement des officiers subalternes (cours des capitaines), cours d’état-major et école de guerre.

À Lire Burkina, Mali, Guinée : souverainisme de pacotille et marchands d’illusions, par Marwane Ben Yahmed

Cette politique d’externalisation partielle ou totale de la formation à différents niveaux a permis de disposer de cadres compétents mais pas toujours dévoués à leur patrie. Car cette diplomatie de la formation contribue à constituer et à entretenir une sorte de clientèle pour les pays formateurs. Avec une bonne partie de l’élite militaire totalement formée à l’étranger se créent potentiellement des allégeances multiples, lesquelles sont susceptibles d’interférer avec les intérêts nationaux.

Bien sûr, la formation à l’étranger constitue une plus-value tant pour les officiers que pour leurs États. Mais, hormis les pays africains francophones, très peu de nations au monde mettent en avant ce type de configuration où les affinités entre officiers se fondent aussi aisément sur les écoles et/ou les pays de formation. En effet, ce modèle est un facteur supplémentaire de division et d’annihilation de la cohésion au sein des armées.

À Lire [Édito] Non, les armées africaines ne sont pas nulles !

Pis, cette tradition du cursus à l’international est parfois pervertie au point de créer dans les imaginaires des classements des institutions en fonction de leur prestige supposé, ce qui oblige parfois les officiers formés dans les pays économiquement émergents mais de vieille tradition militaire, comme l’Inde et l’Indonésie, à tenter de valoriser leur cursus auprès de leurs pairs sortis de Saint-Cyr, de Westpoint ou de la Führungsakademie.

La politique de l’autodépréciation

Face à la croissance des besoins et parfois à la diminution du nombre de bourses offertes par les pays amis, les États africains francophones ont entrepris d’ouvrir leurs propres écoles et de lancer, individuellement ou conjointement, des programmes de formation dans le cadre des Écoles nationales à vocation régionale (ENVR). Il en découle un système assez curieux, qui place les écoles étrangères non africaines en tête, suivies par les écoles africaines hors du pays d’origine du récipiendaire, puis les écoles nationales. Concrètement, les meilleurs candidats issus des tests de présélection ou les candidats parrainés vont se faire former hors d’Afrique, les moins bons ou les moins chanceux, ailleurs en Afrique, et le reste, sur place. Évidemment, ces classements ont des incidences financières, le montant des indemnités accordées aux officiers étant plus ou moins élevé suivant leurs lieux de formation.

Cette politique de l’autodépréciation ne peut qu’encourager les officiers à être en faveur de tel État ou contre tel autre. Des prises de position qu’alimentent frustrations personnelles, quête de reconnaissance et survalorisation de soi liée au prestige de l’école et à l’influence du pays d’accueil sur la scène internationale.

Moyens dérisoires

Le véritable drame réside dans le fait que ces querelles de chapelle s’installent au détriment du sentiment national et patriotique, indispensable dans la construction d’armées fortes. Car ce qui fait la force des armées et des pays enviés ou décriés en Afrique suivant les saisons, c’est d’abord l’attachement de leurs militaires et de leurs encadreurs à l’héritage, aux idéaux et aux intérêts stratégiques de la nation. Intérêts qu’ils ont chevillés au corps et… à l’esprit depuis les centres de formation.

Imagine-t-on la Russie envoyer tous ses meilleurs officiers se faire former en Chine et ou l’Allemagne faire de même en direction de la France ? Cette politique de l’autodépréciation a pour cause et corollaire les moyens dérisoires accordés aux centres de formation militaire et même policière dans ces pays.

Sentinelles de nos patries

On pourrait se dire que les académies militaires sont à l’image des universités ou, plus largement, du système éducatif des pays d’Afrique subsaharienne francophone. C’est pire et, vu les enjeux, carrément dramatique. La plupart n’ont pas de budget, pas d’infrastructures adaptées, pas de véritables programmes d’enseignement, pas d’enseignants qualifiés permanents, pas de projets de recherche, encore moins de bibliothèque… Le tableau est sombre !

Le Centre américain d’études stratégiques pour l’Afrique (CESA) recense pas moins de 118 établissements d’enseignement militaire en Afrique dont certains ont été créés très récemment pour accélérer la professionnalisation des forces armées et de sécurité. Sauf que cet objectif est hypothéqué par la politisation des armées et des militaires, par ailleurs grands consommateurs de fake news et de théories complotistes.

Certes, des progrès ont été accomplis. Mais ils restent très largement insuffisants. La grande urgence, c’est bien de transformer les esprits, de forger de véritables sentinelles de nos patries, de nos identités et de nos intérêts. En puisant dans nos ressources historiques pour élaborer des manuels de formation qui font des patriotes attachés d’abord au drapeau national et non des suiveurs émotifs. L’appropriation de la formation des élites militaires est un enjeu clé du devenir de l’Afrique.