Culture

Tunisie : la danse, art du combat

Mis à jour le 27 février 2013 à 14:55

Après des années de silence, les Tunisiens parlent, dissertent, débattent, analysent. Certains préfèrent se taire et danser. Une autre manière d’investir l’espace public et de résister.

Des milliers de vidéos ont rapporté, le 8 février, les violentes réactions des forces de l’ordre contre la foule qui accompagnait le catafalque du militant Chokri Belaïd, assassiné deux jours avant, à travers les rues de Tunis. L’une d’entre elles est unique : surgis d’une foule anonyme, une fille et un garçon, en pleine rue, dansent, indifférents aux nuages de gaz lacrymogène. L’air grave, et malgré leurs pas lourds de chagrin, dans ce moment de tension extrême et trouble, ils sont paradoxalement porteurs d’espoir. En trois minutes, tout est dit, la symbolique s’installe. Femmes et hommes en deuil se mobilisent et dansent pour un pays libre.

L’asphalte de Tunis est devenu la scène de prédilection d’Art Solution, un collectif de jeunes artistes créé en juin 2011, qui a attiré l’attention des médias internationaux. « Beaucoup ont prétendu que nous nous élevions contre les salafistes. Mais ce n’est pas le cas. Notre propos est justement la coexistence », tient à préciser Bahri Ben Yahmed, 35 ans, danseur-chorégraphe et cinéaste. Danser dans l’espace public en Tunisie n’est pas un acte anodin. Sous Ben Ali, « la breakdance pourtant très populaire chez les jeunes des quartiers démunis était interdite, car le langage du corps n’est pas contrôlable. Nous avons eu envie de nous réapproprier ce langage et de proposer des incursions alternatives dans un espace libéré », ajoute-t-il.

Pétillants

Avec Chouaib Brik et d’autres danseurs, Bahri Ben Yahmed a créé, autour du concept « je danserai malgré tout », un réseau d’art citoyen. Sur le principe des flashmobs, leurs spectacles déconcertants, pétillants et ludiques illuminent, le temps de quelques figures, la grisaille urbaine. Malgré la révolution, faire des pointes ou du rap devant un étal de légumes n’est pas commun. Devant des policiers abasourdis, qui ne savent s’ils doivent considérer la danse comme un trouble à l’ordre public, et des badauds intrigués mais toujours enthousiastes, la mise en scène s’installe progressivement jusqu’à inter­agir avec le public. « C’était un moment de joie, simple et festif. Cela a donné de la couleur à ma journée », affirme une ménagère, entrée dans la danse en jouant de son châle au rythme des tambourins.

Marchés populaires, avenue Bourguiba… La danse s’invite partout pour sortir de l’élitisme et du confinement de spectacles confidentiels. « En Tunisie, la danse est un art sans moyens, explique Bahri Ben Yahmed. Avec l’érosion culturelle causée par l’ancien régime, seul le folklore a été légitimé. Aujourd’hui, les subventions sont toujours destinées à une poignée de personnes qui sont depuis longtemps dans le système. » Le jeune homme a reçu le soutien de toutes les institutions culturelles européennes basées en Tunisie. Mais rien du ministère de la Culture.

Ubuesque

Formé par Anne-Marie Sellami (Espace Ikaa), Bahri Ben Yahmed regrette le manque de structures à travers le pays pour la nouvelle génération. « Un véritable handicap », s’insurge-t-il. Pis, les modalités d’attribution de la carte professionnelle sont ubuesques. Elle ne s’obtient qu’à l’issue d’un concours avec pour unique épreuve de danse du traditionnel. Finalement, le danseur est un artiste sans statut. À défaut de lieux de programmation accessibles, les jeunes d’Art Solution font prendre le maquis à la danse.

Usines, champs agricoles, bourgades dans les régions reculées sont au programme de leurs prochaines manifestations. Un fonds américain, DAI Tunisia, qui soutient les projets communautaires dans les zones marginalisées leur permettra de réaliser un film de soixante-dix minutes qui suivra leur incursion dans la Tunisie profonde. Si pour Bahri Ben Yahmed « danser est un devoir », l’initiative d’Art Solution est aussi citoyenne : elle offre des cours de breakdance aux jeunes des quartiers populaires et promeut les arts de la rue tels que les graffitis et le hip-hop. « Créer, c’est résister et transmettre de l’espoir », affirme le collectif. Pour l’heure, danser reste, pour les Tunisiens, un joyeux vivre-ensemble, sans enjeu autre que l’immédiateté d’un partage. En ces temps troubles, c’est déjà beaucoup.