Politique

Driss Lachgar : « Benkirane est dans le bricolage permanent »

Driss Lachgar, actuel secrétaire général de l'USFP, est accusé par ses collègues d'avoir vidé l'USFP de son âme. © Hassan Ouzzani/J.A

Aussi peu attentiste qu'adepte du consensus mou, le nouveau premier secrétaire de l'USFP, Driss Lachgar, est décidé à jouer pleinement la carte de l'opposition résolue au gouvernement.

Driss Lachgar, 58 ans, est un premier secrétaire à la croisée des chemins. Élu le 16 décembre 2012 à la tête de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), il s’attelle depuis un peu plus de deux mois à redonner au parti historique de la gauche marocaine un peu de son lustre d’antan en jouant la carte de l’opposition résolue au gouvernement Benkirane. Un pari nécessaire à la survie même de cette formation anémiée par des années de gestion molle ponctuées d’échecs électoraux, mais un pari difficile. Le neuvième congrès de l’USFP, à l’issue duquel cet avocat arabisant a été élu, s’est déroulé dans un climat tendu, parfois détestable, dont les traces sont loin d’être effacées. Apprécié par la base du parti, fort d’un vrai réseau de militants, en particulier dans les régions, le député de Rabat aura besoin de toute l’énergie dont il dispose (à profusion, selon ses amis) pour panser les plaies d’une formation sociale-démocrate guettée par le déclin. Membre de l’USFP depuis quarante-trois ans, Driss Lachgar en a grimpé un à un tous les échelons. Ministre des Relations avec le Parlement dans le gouvernement de la Koutla sous la houlette d’Abbas El Fassi, entre 2010 et 2012, il entretient de bonnes relations avec le Palais. C’est lui qui, au début des années 2000, a créé et dirigé, avec succès, la commission d’enquête sur le scandale du Crédit immobilier et hôtelier, ce qui lui a valu à l’époque une certaine popularité. L’affaire était, il est vrai, délicate et complexe. Peu de chose cependant au regard de la tâche qui l’attend.

Jeune Afrique : Votre élection à la tête de l’USFP a suscité de vives contestations de la part de votre concurrent Ahmed Zaïdi, lequel dirige le groupe parlementaire de votre parti. Comment dépasser cette crise ?

Driss Lachgar : Ce type de contestation est la conséquence normale de toute compétition démocratique, au cours de laquelle chacun est libre de s’exprimer et de critiquer. Nous n’en sommes plus à l’heure des unanimismes de façade, des allégeances patriarcales et des élections à 99 %. Dans le fond, en tant que destinataire de cette contestation, je la trouve un peu surfaite et je ne pense pas qu’il faille lui accorder une importance excessive. Le processus de désignation du premier secrétaire lors de notre dernier congrès a été on ne peut plus transparent, avec un scrutin à deux tours et la présence des médias à chaque étape. C’est cela qui compte. Il est temps de tourner la page et de s’atteler à réformer le parti.

Certains critiquent déjà votre goût pour l’exercice solitaire du pouvoir. Qu’en dites-vous ?

Que c’est prématuré, puisque je n’ai que deux mois de leadership derrière moi. Et que ce n’est pas fondé, puisque les décisions sont prises de façon collégiale. Cela dit, soyons clairs : je ne suis ni un attentiste ni un adepte du consensus mou. Pour moi, un premier secrétaire doit savoir décider, orienter et trancher quand il le faut. Je n’ai pas été élu pour gérer des compromis, mais pour donner du sens et de la vigueur à notre action.

En quarante ans d’action politique, on ne m’a jamais affublé du qualificatif "populiste" !

L’USFP, parti historique au Maroc, ne cesse de s’affaiblir de scrutin en scrutin depuis quinze ans. Pourquoi selon vous ?

Nous en avons débattu franchement lors de la préparation de notre neuvième congrès, et un vrai travail d’introspection a été accompli. La plateforme que j’ai présentée ne se contente pas d’expliquer nos échecs, elle identifie aussi les facteurs qui y ont conduit. Mon analyse est la suivante : l’USFP s’est enfermée dans une logique de fusion avec le pouvoir, qui a porté un vrai préjudice à notre autonomie, à notre liberté de penser et à notre identité même. D’où la distance qui s’est instaurée peu à peu entre le parti et l’évolution de la société marocaine. Cet affaiblissement de l’USFP a profité aux réseaux de notables, ainsi qu’aux mouvements adossés à un référentiel religieux, bref aux courants traditionalistes, en leur offrant un espace d’action et de mobilisation. Leur réservoir électoral, c’est l’exploitation de la misère des gens. Nous avons eu tort de leur laisser le champ libre. Cela doit et cela va changer.

Vous avez également perdu toute une partie des intellectuels, des enseignants et des élites urbaines qui faisaient votre force. Comment comptez-vous les séduire à nouveau ?

Par une action politique de proximité auprès des élites émergentes, tant à la périphérie des grandes métropoles que dans les régions. Et par l’engagement d’un vrai combat d’idées autour des valeurs démocratiques, humanistes et émancipatrices. Notre équipe dirigeante a, pour ce faire, bien des atouts. Regardez la composition de notre bureau politique : 33 % de femmes – un record national -, une moyenne d’âge inférieure à 50 ans, 25 % des membres ayant connu la prison ou l’exil pendant les années de plomb et une grande diversité de profils et de parcours : syndicalistes, juristes, enseignants, artistes, ingénieurs, cadres administratifs, hommes d’affaires, etc.

Lors du dernier congrès de l’USFP, à la mi-décembre 2012, à Bouznika.

© J.A

Le Premier ministre Abdelilah Benkirane, le chef de l’Istiqlal Hamid Chabat et vous-même êtes souvent qualifiés de « leaders populistes ». Cela vous convient-il ?

Absolument pas, tout au moins en ce qui me concerne. En quarante ans d’action politique, on ne m’a jamais affublé de ce qualificatif ! Sans doute s’agit-il d’un raccourci médiatique paresseux, utilisé par quelqu’un de mal informé, puis repris comme une rengaine. Je suis et serai toujours un social-démocrate qui croit au peuple et en la responsabilité de ses élites pour le mener vers un avenir meilleur. L’USFP n’a pas besoin d’un zaïm. Elle a besoin d’un leadership à la fois collectif et résolument moderne.

Quelles relations entretenez-vous avec le Premier ministre ?

Celles d’un opposant sans complaisance, tant vis-à-vis de l’action antipopulaire de son gouvernement que vis-à-vis de l’idéologie de son parti, le PJD. Je considère qu’Abdelilah Benkirane se livre à une sorte de bricolage permanent dans la conduite des affaires de l’État et qu’il a perdu le sens même de l’action politique.

Nous sommes prêts à travailler avec tout parti qui, dans le cadre d’un combat donné, rejoindrait nos positions.

Et avec le secrétaire général de l’Istiqlal ?

À l’égard de Hamid Chabat, tout comme de Mohamed Nabil Benabdellah, du PPS, j’éprouve une sorte de frustration. Celle de voir d’anciens alliés au sein de la Koutla, des partis historiques et respectables, jouer un rôle qui n’est pas le leur : celui de force d’appoint. Certes, je respecte les efforts de Hamid Chabat pour ne pas se faire phagocyter par le PJD et pour obtenir du Premier ministre qu’il cesse de se comporter en chef de parti et se place enfin en chef de la majorité – ce qui, soit dit en passant, lui permettrait de contenir les débordements irresponsables de certains de ses ministres. Mais je crois que si Hamid Chabat, en critiquant Abdelilah Benkirane, va jusqu’au bout de son raisonnement, il sera obligé d’en arriver au même constat que moi : on ne peut que s’opposer à l’action de ce gouvernement.

Quels sont les rapports entre l’USFP et les autres partis de l’opposition au Parlement ?

On l’a vu lors de la discussion de la loi de finances 2013 : notre groupe à la Chambre des représentants a coordonné son action avec les groupes RNI, PAM et UC pour faire passer ensemble des amendements structurants. Cette démarche, nous sommes prêts à la reproduire avec tout parti politique qui, dans le cadre d’un combat donné, rejoindrait nos positions.

Le parti de Ben Barka, de Bouabid et de Youssoufi peut-il redevenir ce qu’il fut ?

Oui. À condition que ce grand parti de gauche sache remobiliser l’opinion publique. Tous les porteurs de projets qui agissent pour un Maroc meilleur, où les libertés individuelles sont respectées, où les justiciables sont égaux devant la loi, où l’accès aux services de base est garanti, doivent se retrouver dans notre discours et notre action. Notre but, en plus de remplir pleinement notre rôle d’opposition institutionnelle au Parlement, est de refaire la jonction entre société et politique, entre la revendication démocratique et la revendication sociale. Nos partenaires stratégiques, ceux avec qui nous devons construire nos alliances sont donc avant tout les syndicats, les associations de défense des droits de l’homme et la société civile au sens large.

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Propos recueillis par François Soudan

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