Politique

États-Unis : détention de terroristes présumés, les trous noirs de la CIA

Mis à jour le 28 février 2013 à 15:28

Depuis 2001, la centrale de renseignements a illégalement sous-traité à des pays étrangers la détention et les interrogatoires de 136 jihadistes présumés.

Automne 2002, aéroport JFK, à New York. De retour de Tunisie, Maher Arar, qui est de nationalité canadienne, répond aux questions d’un policier, qui, le visage fermé, pianote sur le clavier de son ordinateur. Maher s’impatiente un peu, ce qui se conçoit : il doit prendre une correspondance pour rentrer chez lui, à Ottawa. Il ne le sait pas encore, mais sa vie est sur le point de basculer.

Quelques minutes plus tard, il est arrêté. Coupé du monde douze jours durant et interrogé sans relâche, il est finalement autorisé à passer un coup de fil. Sa mère appelle immédiatement une avocate, qui parvient à le rencontrer, un samedi. Le lendemain soir, les services de l’immigration laissent un message sur le répondeur de l’avocate. Le lundi matin, celle-ci se présente à l’endroit indiqué et s’entend dire que son client a été transféré dans le New Jersey. En réalité, Arar a disparu, englouti par un trou noir de la CIA.

Cercueil

Transféré par charter en Jordanie, puis en Syrie, il est finalement incarcéré dans ce pays. Sa cellule a la taille d’un cercueil : 4 mètres carrés. Bienvenue en enfer ! Il est battu, torturé, harcelé de questions : quelles sont ses activités terroristes, quels sont ses liens avec Al-Qaïda, etc. Au bout d’un an de ce régime, les Syriens en arrivent à la conclusion qui s’impose : Maher Arar ne sait rien. Le malheureux est donc relâché et rentre au Canada. Son cas devient emblématique des abus de la lutte antiterroriste. Le gouvernement canadien, qui, dans un premier temps, s’était borné à transmettre aux États-Unis des renseignements, d’ailleurs peu probants, sur Arar, a fini par enquêter sérieusement. Le Parlement va présenter au pseudo-terroriste des excuses solennelles.

Le cas Maher Arar n’est nullement isolé. Depuis le 11 septembre 2001, la CIA a mis en place un vaste réseau international pour sous-traiter la traque, la capture et la détention de suspects. Au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Dans un récent rapport de 216 pages intitulé « Globalizing Torture » (disponible sur son site web), l’ONG Open Society Justice Initiative a établi une liste de 136 personnes emprisonnées secrètement par la CIA et/ou transférées à l’étranger, hors de tout cadre légal. Au total, 54 pays ont collaboré plus ou moins étroitement à ces programmes illégaux.

Parmi eux, plusieurs pays européens au premier rang desquels le Royaume-Uni et l’Italie. Dans ce dernier pays, l’ancien chef du Sismi (les services de renseignements militaires), le général Nicolò Pollari, vient d’être condamné à dix ans de prison pour sa participation, en 2003, à l’enlèvement par la CIA d’un imam radical égyptien. Une telle condamnation est une première. Mais c’est une goutte dans un océan d’impunité.

Aux États-Unis, beaucoup d’efforts ont été déployés pour justifier la politique de la CIA dans ses deux aspects condamnables : la détention secrète et le transfert illégal de détenus dans des pays pratiquant la torture. Les hommes de l’Office of Legal Counsel (OLC), qui conseillent le ministère de la Justice, ont ainsi multiplié les arguties juridiques. Le plus célèbre théoricien de ce qu’il faut bien appeler une sale guerre se nomme John Yoo. C’est un brillant juriste qui, entre 2001 et 2003, a rédigé on ne sait combien de mémos pour justifier l’injustifiable : les infractions à l’habeas corpus au détriment des « ennemis combattants » et la suppression de toute protection juridique contre les mauvais traitements qui pourraient leur être infligés. Pour ce faire, un incroyable enchevêtrement de dispositions réglementaires ne respectant que l’apparence de la légalité a été mis en place.

Côté obscur

Quelques jours après le 11 septembre 2001, le vice-président Dick Cheney avait donné une traduction très imagée de cette politique : « Si nous voulons réussir, avait-il indiqué, nous devrons travailler aussi du côté obscur. Une bonne partie de ce que nous allons entreprendre devra l’être dans la discrétion, sans aucune discussion, en utilisant les moyens et les méthodes propres à nos agences de renseignements. » Le temps a passé, mais cette rhétorique reste toujours aussi choquante. Au moins a-t-elle le mérite de suggérer les desseins les moins avouables de ce qu’on a pu appeler la « présidence impériale » – celle de George W. Bush (2001-2009).

Cette obsession inquisitrice est davantage qu’un mauvais souvenir puisque, aujourd’hui encore, les associations de défense des droits de l’homme multiplient les recours en justice contre certaines de ses manifestations. Elles se heurtent d’ailleurs à des problèmes difficilement surmontables puisque le phénomène fut à la fois polymorphe et mondialisé. Il a eu aussi bien pour théâtre la Suède que Hong Kong, l’Australie que la Gambie.

De nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient participèrent à cette guerre américaine contre le terrorisme, en accueillant des vols de la CIA ou en mettant à la disposition de cette dernière des prisons secrètes, où les détenus se voyaient systématiquement infliger des mauvais traitements. Et, parfois, des tortures. Il s’agit en premier lieu de l’Égypte, du Maroc (où la CIA géra un centre de détention), de l’Éthiopie, de la Somalie et de Djibouti, tous pays réputés proches des États-Unis. De manière plus surprenante, certains pays a priori hostiles à la politique américaine, comme la Libye, le Zimbabwe, la Syrie, l’Iran et, dans une moindre mesure, l’Algérie, ont également participé à ces opérations, qui leur permettaient au passage d’interroger ou de neutraliser des jihadistes présumés, grâce aux moyens quasi illimités de la CIA, et d’échapper à la vigilance des ONG.

Lors de son arrivée à la Maison Blanche, en 2009, Barack Obama avait promis de fermer la base de Guantánamo Bay, ce qu’il s’est soigneusement abstenu de faire. De même, il a déçu tous ceux qui espéraient la fin des programmes secrets de la CIA. En janvier, un décret présidentiel a bien interdit les méthodes d’interrogatoire musclées et ordonné la fermeture des black sites de la centrale de renseignements, mais le texte a été rédigé de telle manière que les détentions de courte durée, auxquelles elle n’a jamais renoncé, puissent continuer. D’ailleurs, John O. Brennan, que la Maison Blanche souhaite nommer à la direction de la CIA (il lui faut encore obtenir l’aval du Congrès), est un chaud partisan de ces pratiques, dans lesquels il voit « un outil absolument vital » pour la sécurité des États-Unis.