Politique

Togo : Le Floch-Prigent, les dessous d’une libération

Une arrestation-surprise à Abidjan, puis cinq mois de prison à Lomé et finalement un rapatriement en France, le 26 février, pour raisons médicales… Pour l’ancien patron d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, la vie n’est pas un long fleuve tranquille !

Mis à jour le 13 mars 2013 à 17:28

L’ancien patron d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent. © AFP

Les raisons de santé servent aussi à sortir de prison. Dix ans après avoir quitté, malade, la cellule parisienne où il était incarcéré dans le cadre de l’affaire Elf, c’est un Loïk Le Floch-Prigent quasi grabataire qui a pris, le 26 février, un vol régulier pour la capitale française, après cinq mois et demi de détention dans un bureau de la gendarmerie à Lomé. Toujours à la disposition de la justice togolaise, qui le poursuit pour complicité d’escroquerie, même si l’on doute fort qu’il retourne un jour au Togo pour assister à son procès – si procès il y a.

Une libération donc, décidée en réalité par le président Faure Gnassingbé beaucoup plus que par le parquet de Lomé, malgré les multiples zones d’ombre qui continuent d’entourer la rocambolesque affaire du faux trésor caché du défunt président ivoirien Robert Gueï, dans laquelle, si l’on en croit l’accusation, Le Floch aurait fait plonger son associé émirati, Abbas Al Youssef, pour mieux le plumer. Loïk Le Floch-Prigent est-il coupable d’avoir voulu gruger cet ancien colonel reconverti dans le business, d’une insondable naïveté au point de débourser des millions de dollars (48, selon lui !) en avances et pots-de-vin divers, dans une course au magot perdue d’avance ? Lui clame son innocence et revendique un statut de victime dans ce polar échevelé de série B, mais une chose est sûre : il a été bien imprudent.

Fanfaron

Lorsque, fin août 2012, l’ex-ministre de l’Administration territoriale, jusque-là tout-puissant, Pascal Bodjona, est arrêté à Lomé dans le cadre de la même affaire, Le Floch reçoit un appel téléphonique de Michel Scarbonchi. Ancien député européen radical de gauche devenu consultant de plusieurs chefs d’État africains, dont Faure Gnassingbé, Scarbonchi conseille à son ami de faire profil bas : « La justice togolaise a émis un mandat d’arrêt contre toi relayé par Interpol. À ta place, j’éviterais de voyager en Afrique. » Mais le Breton est têtu et un peu fanfaron. Quinze jours plus tard, il est à Abidjan pour une séance de dédicace publique de son roman Granit rosse. « Le 14 septembre au soir, Loïk m’appelle affolé depuis l’aéroport, raconte Scarbonchi. Il me dit qu’il vient de se faire serrer par la police ivoirienne et qu’il craint d’être extradé vers Lomé. » Ce qui sera fait dès le lendemain, dans le cadre d’une procédure expéditive et sans doute d’un renvoi d’ascenseur, les services de sécurité togolais ayant peu de temps auparavant expulsé de leur territoire quelques opposants pro-Gbagbo.

Sans l’accord du président Faure Gnassingbé, Le Floch n’aurait pas pu être remis en liberté.

© Pius Utom Ekpei/AFP

Voici donc l’ex-PDG d’Elf de retour au Togo, un pays qu’il connaît bien pour y avoir travaillé quelques années auparavant dans le cadre d’une mission exploratoire des gisements pétroliers offshore que lui avait confiée le chef de l’État. Cette fois-ci pourtant, il ne loge plus à l’hôtel Sarakawa, mais dans une cellule poussiéreuse du service de recherche et d’investigation de la gendarmerie.

À Paris, son épouse, Marlène, et son avocat, Patrick Klugman, remuent ciel et terre pour le faire sortir de là. D’autant que Le Floch est réellement souffrant : cancer de la peau et faiblesse cardiaque. Ancien ministre de la Coopération et actuel conseiller du président d’EDF, Henri Proglio, Michel Roussin est l’un des premiers à monter au créneau. Mais c’est surtout ce qui reste de la « mitterrandie », avec en figure de proue le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, qui se mobilise. En 2003, pendant tout le procès de l’affaire Elf, Le Floch en a pris plein la figure tout en sachant tenir sa langue : une attitude qui ne s’oublie pas. Discrètement, car il ne veut faire « aucune immixtion », Michel Scarbonchi joue lui aussi sa partition en expliquant à ses interlocuteurs togolais qu’un accident grave de santé ferait mauvais effet à Paris. François Hollande évoque-t-il le sujet lors de son entretien avec Faure Gnassingbé à Kinshasa, en octobre 2012 ? Nul ne le confirme, mais le message passe. Reste que le président togolais, qui ne veut pas donner l’impression de faire deux poids et deux mesures en libérant Le Floch, alors que son ex-très proche collaborateur Pascal Bodjona, inculpé dans la même affaire, reste en prison, prend son temps. « Avec lui, rien ne se fait sous la pression, mais rien ne se fait sans la pression », résume un diplomate français.

Au vitriol

Signe tout de même qu’un déblocage de la situation est proche, le Premier ministre togolais, de passage à Paris fin janvier, annonce que le chef de l’État ne serait « pas opposé » à un rapatriement médical de Loïk Le Floch-Prigent, « si la justice le permet ». Dans le plus grand secret, une date est alors retenue : le 13 février au soir. Michel Scarbonchi se rend à Lomé, après avoir prévenu quelques proches : « Je vais ramener Le Floch. » Las, à peine l’ex-député européen est-il arrivé au Togo que le vent tourne brusquement. Reçu par le ministre de l’Économie et des Finances, Adji Otèth Ayassor, bras droit du président et architecte du retour à la croissance, Scarbonchi se voit mettre sous le nez un communiqué au vitriol du Parti socialiste (PS) français, intitulé « Togo : démocratie bafouée », et qui dénonce « la mauvaise gouvernance », « l’impunité » et « l’arbitraire » régnant selon lui dans ce pays. « Vos amis voudraient tout faire capoter qu’ils ne s’y prendraient pas autrement, tempête Ayassor. C’est un jugement totalement partial et une ingérence inadmissible ! »

Ancien député européen, Michel Scarbonchi, a joué les intermédiaires discrets.

© Vincent Fournier pour J.A.

Le Corse en a vu d’autres, mais il sait que l’opération « sauvez le soldat Loïk » a pris du plomb dans l’aile. De fait, elle est reportée sine die. De retour à son hôtel, Scarbonchi téléphone à Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national en charge de l’international au PS, pour lui dire à quel point il juge irresponsable la diffusion de ce communiqué : « C’est mal connaître le président Faure que de le croire sensible à ce genre de choses. Quant à la justice togolaise, elle a fait suffisamment de progrès dans le cadre de la bonne gouvernance pour ne pas avoir besoin qu’on lui dicte sa conduite. » Deux jours plus tard, au micro de RFI, « Camba » précise que l’Élysée n’a rien à voir avec cette prise de position : « Le PS dit ce qu’il pense, et le président de la République dira au président Gnassingbé ce qu’il estime juste de lui dire. »

Sans être un rétropédalage, cette mise au point a le don de calmer les choses. Le mardi 26 février au soir, Loïk Le Floch-Prigent, 69 ans, est hissé à bord du vol AF 861 sur une chaise roulante. Mais c’est debout sur ses jambes, aidé d’une simple canne, qu’il en descendra sept heures plus tard à Roissy. Comme quoi, la liberté, ça donne des ailes…

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Par François Soudan

Mise au point

« La présidence de la République togolaise est très étonnée que Jeune Afrique ait choisi de prêter foi aux allégations de certains opportunistes qui tentent visiblement de s’attribuer "les beaux rôles" dans une affaire judiciaire qui, tout en étant très complexe, suit néanmoins son cours normal. Dans ces conditions, il a été particulièrement choquant de lire dans les colonnes de Jeune Afrique que la libération de M. Loïk Le Floch-Prigent a été "décidée en réalité par le président Faure Gnassingbé beaucoup plus que par le parquet de Lomé". Cette perception erronée et totalement anachronique du fonctionnement des institutions togolaises est d’autant plus regrettable que le chef de l’État togolais n’a jamais eu le moindre échange sur l’affaire en cause avec les personnes qui sont présentées comme les artisans de la mise en liberté provisoire de l’ancien patron d’Elf. Pour leur part, les autorités togolaises ont toujours pris acte des démarches officielles visant à obtenir, dans le cadre de la protection diplomatique, une libération de M. Le Floch-Prigent pour raisons de santé. Sur la question, la position du gouvernement togolais n’a du reste jamais varié. Elle a consisté et consiste toujours à laisser à la justice le soin d’en décider, en toute indépendance. » Réponse : Dont acte. Le président Faure Gnassingbé n’est à aucun moment intervenu dans la procédure judiciaire de mise en liberté de Loïk Le Floch-Prigent. Reste qu’il est difficile d’expliquer dans ces conditions pourquoi le communiqué très politique (et passablement maladroit) du Parti socialiste français, en date du 13 février, a eu pour effet de retarder cette mise en liberté.