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Maroc – Mohamed Berrada : « Pour ma génération, le soulèvement a toujours été l’horizon »

Mohamed Berrada est né à Rabat en 1938. © DR

Il est l'un des écrivains marocains les plus audacieux de sa génération. L'auteur de "Vies voisines" revient sur son engagement politique, son goût pour la langue arabe, et sa conception de la littérature. Rencontre.

Né à Rabat en 1938, Mohamed Berrada est assurément l’écrivain marocain vivant le plus important. Plus connue au Moyen-Orient, son oeuvre est traduite en France depuis vingt ans par Actes Sud. Depuis Le Jeu de l’oubli (1993), jusqu’à Vies voisines, qui vient de paraître, il repousse les frontières de l’exploration romanesque, mêlant une langue classique et des emprunts à la darija, le dialecte du Maroc, qu’il a quitté en 1999. Personnage chaleureux mais discret, Berrada est beaucoup moins connu que son épouse et « compagne de route », Leïla Shahid, déléguée générale de Palestine à Bruxelles, après avoir longtemps occupé le même poste à Paris. L’éditrice marocaine de Berrada, directrice de la maison Le Fennec, Layla Chaouni se souvient : « J’ai connu Leïla et Si Mohamed à la fin des années 1980. Elle venait de quitter l’aventure de la Smer [Société marocaine des éditeurs réunis, qui publia entre autres Le Pain nu, de Mohamed Choukri, NDLR], je débutais. Si Mohamed m’a beaucoup appris et apporté grâce à son incroyable réseau oriental. » Président de l’Union des écrivains du Maroc (de 1976 à 1983), Mohamed Berrada a formé de nombreux étudiants. La traduction française de Vies voisines paraît simultanément en France et au Maroc où elle sera présentée lors du Salon du livre de Casablanca, qui se tiendra du 29 mars au 7 avril.

Jeune Afrique : Comment décririez-vous Vies voisines ? Autofiction ? Satire sociale ?

Mohamed BERRADA : En racontant trois itinéraires différents, j’ai voulu implicitement représenter des modèles et des personnages qui résument la société marocaine. Pour moi, les titres sont très importants, et l’idée du voisinage renvoie autant à la forme du roman qu’à sa signification. Au niveau de la forme, les personnages se côtoient parfois. Sur le fond, notre existence elle-même est un voisinage qui doit beaucoup au hasard. On ne sait pas pourquoi on naît dans tel pays, dans telle famille, etc. Notre volonté est, dès le début, limitée.

Sans gâcher le plaisir de la lecture, comment décririez-vous les personnages principaux de votre roman ?

Naïma Ait Lhna représente les couches modernes, qui vivent sous l’influence de la franco­phonie. Elle se retrouve embarquée dans une aventure criminelle. Elle fait des choses qui n’ont pas de sens, un peu par désespoir. Ould H’nia, à l’exemple de millions d’oubliés, vit de petits métiers. Il a de l’expérience, une intelligence sociale, mais semble condamné à vivre en marge. Enfin, El Wariti incarne la continuité, le type cultivé traditionnellement qui évolue au sein du Makhzen [le pouvoir]. Le narrateur, Samih, est la figure de l’intellectuel engagé.

Samih, pour paraphraser Flaubert, c’est vous ?

Disons qu’il représente un archétype d’une période contemporaine. Il est engagé pour un changement de gauche, mais qui n’a pas les moyens de réussir face au régime. J’ai voulu rendre une ambiance, je ne suis pas historien. Nous, qui sommes passés par cette expérience politique, sommes très souvent déçus. Il y a la fatigue des corps et puis les désillusions. Pour l’essentiel, la politique est devenue une légende, sans poids. Je n’écris pas pour donner des leçons, mais pour dire aux jeunes que la politique est susceptible de décevoir.

Je n’écris pas pour donner des leçons, mais pour dire aux jeunes que la politique est susceptible de décevoir.

Comment avez-vous vécu les révolutions arabes, vous qui avez, entre autres, étudié et vécu au Caire ?

Je vis la période actuelle comme un événement capital qui devait advenir. Avant, tout le monde arabe semblait vivre dans un frigo. Et en même temps l’appel du changement a toujours existé. Le soulèvement en soi a été l’horizon de ma génération, mais j’avoue que ses modalités m’ont pris de court. Je visite l’Égypte chaque année et je me demandais comment les Égyptiens pouvaient survivre dans un régime aussi médiocre.

Craignez-vous la montée des intégristes ?

Tout changement prend du temps. C’est ce que nous apprend l’histoire des révolutions. La poussée des Frères musulmans et de l’intégrisme ne durera qu’un temps. Il faut maintenant que les forces progressistes et nationales donnent une forme plus démocratique au désir de changement. Les intégristes n’ont pas de solutions magiques face aux problèmes et ils accumulent les erreurs. En Égypte, depuis plusieurs mois, mais aussi en Tunisie, où Ennahdha a échoué à imposer son hégémonie. Même dans les pays du Golfe, la vague qui vient est irrésistible. Le monde arabe réécrit son histoire, pays par pays. Il est frappant de voir, par exemple, qu’il n’y a pas de slogans pour la Palestine.

Où situez-vous le Maroc dans ce contexte ?

Je ne crois pas à la thèse de l’exception. Mais il faut reconnaître que même du temps de Hassan II, en pleine crise, les partis ont continué d’exister. Il y a longtemps eu une marge d’expression politique. Le Makhzen aime anticiper les choses et l’a prouvé avec la dernière réforme de la Constitution. Ce qui manque, c’est une vision d’avenir. La principale revendication des jeunes est claire : l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Au fond, la société marocaine vit une crise sociale qui ne peut être résolue sans le passage par la démocratie.

Vous avez popularisé et même exporté la darija, grâce à vos romans. C’est un choix ?

C’est un choix nuancé et précis. La darija emprunte beaucoup à l’arabe classique, et les différences entre les deux sont largement exagérées. La darija est présente dans notre société, dans la chanson, le théâtre, le zajal [poésie en langue dialectale]. Mais nous avons aussi l’avantage de pratiquer l’arabe classique, une langue parlée par 300 millions de locuteurs. C’est un formidable atout pour faire circuler les idées et les livres, alors qu’au même moment l’Europe se débat dans les problèmes de traduction, avec 23 langues officielles. On peut déjà lire Heidegger, Freud ou Hegel en arabe. À quoi bon refaire tout ce travail de traduction en darija ? Dans mes textes, j’obéis à des critères artistiques. Je ne peux pas faire parler des personnages analphabètes dans un langage ampoulé. C’est principalement une question de registre de langue.

Sans propos, la littérature serait vidée de sa dimension subversive.

Quelle place prend pour vous l’engagement politique chez l’écrivain ?

Il me semble préférable de distinguer les deux activités. On peut être politique, prendre sa carte, mais quand il s’agit d’écrire et de créer, il faut de la distance. Et le temps de la création n’est pas le temps de la politique. J’ai vécu dans un contexte particulier, avant et après l’indépendance. J’ai été politisé très jeune. Lorsque j’ai achevé mes études en Égypte, ma génération a trouvé un champ littéraire quasi vierge. Nous étions presque obligés de prêcher la « nouvelle littérature ». Je me suis engagé dans l’Union des écrivains du Maroc pour ça. Nous étions conscients de représenter une avant-garde face à un mouvement de re-traditionalisation, voulu par le Makhzen. Et le discours littéraire comme le cinéma ou la peinture nous apparaissaient comme de puissants outils de modernisation.

Lisez-vous la jeune littérature marocaine, marquée par l’autofiction, surtout celle en langue française ?

En réalité, je suis un gros lecteur de l’arabe. Quand je lis les francophones, je trouve que le niveau a un peu baissé par rapport à Abdellatif Laâbi et à Abdelkébir Khatibi. J’ai l’impression que les écrits en arabe sont plus audacieux, qu’ils revendiquent une plus grande modernité, surtout dans la poésie et dans la nouvelle. Il y a ce danger qui guette la littérature, c’est qu’elle devienne un prolongement des sciences sociales. Or c’est par la forme et par l’innovation qu’on peut sauver la littérature de la domestication.

Ne pensez-vous pas que la littérature est aussi une fenêtre sur la société, notamment dans un monde arabe qui bouillonne ?

Oui, mais je ne crois pas que le romancier doit avoir pour objectif de témoigner. La fiction est très importante, même dans l’autobiographie. Tout auteur se doit de confronter des questions métaphysiques. C’est ça qui nous fait lire et apprécier Dostoïevski ou Dos Passos. Il faut être au courant de ce qui a été écrit avant. On n’écrit pas innocemment ou naïvement. Quand j’entends des jeunes auteurs expliquer « c’est ma façon d’écrire », je suis perplexe. Chaque roman, chaque oeuvre reflète une vision et un sens. C’est cela qui permet au lecteur, au critique, à l’anthropologue – selon la dernière mode – de se pencher sur la littérature pour saisir une société.

Pour votre part, vous refusez de réduire la littérature à une chronique sociale ?

Disons que, sans propos, la littérature serait vidée de sa dimension subversive. La littérature nous surprend quand il y a une histoire, des rapports, des drôleries, des éléments fantastiques, un souci de forme. À mes yeux, c’est ce qui distingue la littérature du documentaire.

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Propos recueillis par Youssef Aït Akdim

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