Société

Algérie : procès de Rafik Khalifa, acte II

Grand dépensier, Rafik Khalifa pratiquait la corruption à une échelle industrielle. © DR

Soixante-quinze accusés et trois cents témoins appelés à comparaître. Six ans après le premier procès, le système "mafieux" instauré par Rafik Khalifa sera à nouveau jugé à Blida à partir du 2 avril. Toujours en l'absence du principal intéressé, détenu en Grande-Bretagne...

Une banque dans chaque grande ville d’Algérie, une compagnie aérienne, sponsor de l’Olympique de Marseille, dont les avions partaient et arrivaient à l’heure, une chaîne de télévision installée en France, un personnel qui dépassait 15 000 employés : la success-story de Rafik Abdelmoumen Khalifa avait tout pour plaire à ses compatriotes et fasciner à l’étranger.

Dans cette Algérie qui sortait à peine d’une guerre civile qui a fait plus de 100 000 morts, la réussite de ce fils d’un ancien ministre suscitait admiration, enthousiasme et jalousie. La gloire et la fortune à 33 ans seulement… Voilà pour la partie visible de la saga. L’envers du décor est sordide. Derrière cette fulgurante réussite débutée en 1999 et achevée en 2003, l’opinion découvrira, à l’occasion du procès qui s’est tenu début 2007, un groupe en carton et des pratiques dignes de la mafia.

Grand dépensier, Rafik pratiquait la corruption à une échelle industrielle. Sa technique : acheter hommes politiques, artistes, journalistes ou industriels… La gestion chaotique de ce frimeur porté sur le strass, les paillettes et les people provoquera la ruine de centaines de milliers d’épargnants, pour lesquels il n’aura même pas un mot d’excuse ou de compassion. Au lieu d’assumer sa responsabilité dans ce fiasco industriel qui aura englouti entre 3 et 5 milliards de dollars, l’ex-homme d’affaires se défaussera tantôt en accusant le président Bouteflika d’avoir provoqué sa chute, tantôt en affirmant avoir été abusé par ses collaborateurs au sein du groupe. Saura-t-on un jour toute la vérité sur ce scandale ? Peu probable…

Loin de servir de leçon, le cas Khalifa a ouvert la voie à d’autres affaires impliquant ministres, hauts cadres de l’État, fils et filles de puissants du régime. Plus ou moins importantes, elles sont révélatrices de comportements que les Algériens ne souffrent plus : Sonatrach, l’autoroute est-ouest, l’italien Saipem, le canadien SNC-Lavalin… Condamné, ruiné, Rafik n’en aura pas moins pavé la route à d’autres Khalifa.

À l'ouverture du premier procès, le 8 janvier 2007, à Blida.

À l’ouverture du premier procès, le 8 janvier 2007, à Blida.

© Sipa

  • Pourquoi un procès Khalifa bis ?

Six ans après le procès de la caisse principale de Khalifa Bank, 75 accusés vont être rejugés à partir du 2 avril au tribunal criminel de Blida (sud-ouest d’Alger). Poursuivis notamment pour association de malfaiteurs, vol qualifié, escroquerie, abus de confiance et falsification de documents officiels, ils comparaîtront en appel en l’absence du principal personnage de l’affaire, Rafik « Moumen » Khalifa, 47 ans, ex-patron du groupe du même nom, aujourd’hui emprisonné à Londres. Contrairement au premier procès, qui avait captivé l’opinion publique pendant deux mois et demi de janvier à mars 2007, ce « Khalifa bis » ne devrait pas apporter son lot de révélations sur les frasques de l’ancien golden boy et les largesses accordées par lui à une noria de puissants. « Le dossier n’a pas changé d’une virgule, puisque les juges s’appuieront sur le même arrêt de renvoi, explique un avocat de la défense, Khaled Berghal. La seule nouveauté réside dans la composition du tribunal et le nombre de prévenus [75 au lieu de 94, NDLR] et de témoins [plus de 300]. » Pourquoi alors un nouveau procès ? « Parce que les condamnés ont droit à une seconde chance, bien que la plupart aient déjà purgé l’essentiel de leurs peines et que certains aient quitté la prison », affirme l’avocat.

  • Verra-t-on cette fois-ci ministres et personnalités sur le banc des accusés ?

Il y a très peu de chances que des ministres, personnalités ou députés déjà éclaboussés par le scandale soient présents dans le box des accusés. « Ceux qui s’attendent à ce que les huiles qui ont profité du système Khalifa soient cette fois-ci traînées devant la justice déchanteront vite », tranche Khaled Berghal. Entendus comme témoins en 2007, Mourad Medelci, actuel ministre des Affaires étrangères (alors aux Finances), et Abdelmadjid Tebboune, son homologue de l’Habitat (qui occupait le même poste au début des années 2000), bénéficieront du même statut en 2013. Chargé par des accusés qui avaient souligné sa responsabilité dans le dépôt auprès de Khalifa Bank de 103 millions d’euros (10,5 milliards de dinars) revenant aux Offices de promotion et de gestion immobilière (OPGI), Tebboune sortira du tribunal libre. Encore faudrait-il qu’il soit appelé à la barre… Même situation pour l’ex-ministre d’État et chef du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste), Bouguerra Soltani, pourtant accusé par des prévenus d’avoir déposé chez Khalifa 100 millions d’euros appartenant à la Caisse nationale des assurances sociales (Cnas) alors que la loi l’obligeait à les placer au Trésor public. Abdelmadjid Sidi Saïd, patron de la puissante Union générale des travailleurs algériens (UGTA), ne sera pas non plus inculpé, bien qu’il ait reconnu en 2007 devant la présidente du tribunal avoir falsifié un procès-verbal.

Contrairement au premier procès, ce "Khalifa bis" ne devrait pas apporter son lot de révélations sur les frasques de l’ancien golden boy.

Hommes politiques, syndicalistes, sportifs, hauts gradés, journalistes, artistes, bref tous ceux qui ont bénéficié de privilèges ne devraient pas rendre de comptes. « Le premier procès a été celui des lampistes, celui de 2013 le sera tout autant », maugrée Me Khaled Bourayou, autre avocat de la défense.

  • Le reste du groupe est-il concerné ?

L’affaire Khalifa Bank ne constitue qu’un volet de l’instruction ouverte en 2003. Deux autres gros dossiers font encore l’objet d’investigations. « Ils sont aussi importants, sinon plus, compte tenu des préjudices qu’ils ont fait subir au Trésor public », avance Me Youcef Dilem, qui a plaidé en 2007 pour un responsable de la banque. Le premier, appelé Swift, concerne des transferts de devises depuis le groupe en Algérie vers l’étranger. Selon des documents que Jeune Afrique a pu consulter, le montant de ces transferts, jugés irréguliers et effectués entre les années 2000 et 2003, serait de plus de 1,2 milliard d’euros. Lorsque le groupe carburait à plein régime, près de 4 millions de dollars sortaient en moyenne chaque jour des caisses de Khalifa vers l’Europe, l’Asie et l’Amérique. « Ces sommes ont servi à louer des avions, à acheter des limousines, à payer des stars du showbiz, à régler des factures de restaurant et d’hôtel, à acquérir des biens immobiliers pour des amis, à offrir des bijoux, explique un familier du dossier. Dix ans après la faillite, les enquêteurs n’ont pas encore pu déterminer avec exactitude les bénéficiaires de toute cette manne. »

L’autre dossier concerne les cinq stations de dessalement d’eau de mer offertes au gouvernement algérien en 2002. « Une vraie truanderie », commente un ancien ministre qui a eu accès au dossier. Un PV d’audition de la gendarmerie, que Jeune Afrique a pu lire, révèle que les équipements ont été acquis par Khalifa auprès d’une firme saoudienne pour 65 millions d’euros. Deux stations bourrées d’amiante ont été acheminées vers le port d’Alger, mais elles n’ont jamais été opérationnelles. L’une d’elles a coulé, et l’autre rouille au large de Boumerdès, à quelques kilomètres à l’est d’Alger. Les trois autres ? Elles n’ont jamais été réceptionnées.

Une enquête, confiée par le ministère des Ressources en eau à un bureau d’expertise suisse, conclura que ces stations étaient en réalité de simples pompes à eau flottantes ayant servi à l’alimentation de plateformes pétrolières dans le golfe Persique. Où sont passés les millions ? Une partie a été utilisée par Khalifa pour acquérir la villa Bagatelle, sur les hauteurs de Cannes, pour 35 millions d’euros (revendue plus tard 16 millions d’euros). L’autre partie a été empochée par les Saoudiens. « Les investigations engagées par le juge d’instruction du tribunal de Chéraga concernant ces deux dossiers n’ont pas bougé d’un millimètre, confie un avocat. Il est même probable qu’on ne saura jamais la vérité. »

  • Que devient Rafik Khalifa ?

Il suivra à nouveau son procès et celui de ses ex-collaborateurs en spectateur lointain. La première fois, il avait appris son jugement et sa condamnation à la perpétuité depuis son petit appartement de Kingston, à Londres. Début avril, il le suivra du fond de sa cellule de la prison de Wandsworth (sud-ouest de Londres), où il attend une éventuelle extradition. Arrêté en mars 2007 puis incarcéré sous le numéro d’écrou TP7191, Moumen a perdu une bonne partie de ses amis. « Ceux qui étaient avec lui avant sa chute lui ont tourné le dos, affirme une des rares personnes à lui rendre encore visite. Il garde le contact avec ses proches et sa famille grâce au téléphone mis à la disposition des détenus. Rafik est un grand consommateur de cartes téléphoniques. » À Wandsworth, le célèbre prisonnier, qui s’est remarié avec une Britannique d’origine marocaine, tue le temps en surfant sur le Net ou en faisant du sport.

Le quotidien britannique The Guardian prétendait en avril 2010 que M. Khalifa pourrait être assassiné s’il venait à retourner dans son pays.

  • Pourquoi n’a-t-il pas encore été extradé vers l’Algérie ?

«Beaucoup d’eau coulera sous les ponts de la Tamise avant que l’on voie Rafik Khalifa prendre un aller simple Londres-Alger », écrivait Jeune Afrique en mai 2010. Trois ans plus tard, la procédure d’extradition n’est toujours pas close au niveau de la justice britannique. Si le Home Office (ministère de l’Intérieur) a donné son accord le 28 avril 2010 après trois années d’interminables tractions politico-judiciaires, rien ne prouve que l’homme sera finalement extrait de sa cellule pour être renvoyé en Algérie. Rompue aux procédures de demande de droit d’asile à l’époque où elle officiait auprès d’Amnesty International, Me Anita Vasisht entend dresser un barrage pour sauver la tête de son client. Dans le cas où le recours introduit en juillet 2010 auprès de la High Court (Cour suprême) échouerait, l’avocate, qui n’a pas souhaité répondre à notre demande d’entretien, compte saisir la Chambre des lords, puis la Cour européenne des droits de l’homme.

Pour compliquer davantage ce dossier, le quotidien britannique The Guardian prétendait en avril 2010 que M. Khalifa pourrait être assassiné s’il venait à retourner dans son pays. Sur la base de documents qu’il disait avoir consultés, le journal indiquait que l’ex-homme d’affaires avait reçu en prison, en août 2008, la visite de deux officiels britanniques le mettant en garde contre le risque d’une liquidation physique. Bien que Londres ait démenti l’information, sa publication est jugée suffisamment importante pour que la défense décide de s’en servir comme d’un bouclier. « Je suis un homme mort si on me renvoie là-bas », se plaignait Rafik.

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