Politique

Algérie – Affaire Sonatrach : Farid Bedjaoui, l’homme par qui le scandale arrive

Entre 2003 et 2011, Farid Bedjaoui aurait empoché entre 800 millions et 1 milliard de dollars. © DR

Soupçonné par les justices italienne, canadienne et algérienne d'être au coeur de plusieurs affaires de corruption financière, Farid Bedjaoui, ce proche de l'ancien ministre Chakib Khelil, est dans la nasse.

(Mis à jour le 12 avril à 17h02)

La scène se déroule en 2009 dans un restaurant huppé de Dubaï, aux Émirats arabes unis. Les frères Bedjaoui, Farid et Ryad, déjeunent avec des amis. Entre la poire et le fromage, la discussion dérive sur l’Algérie. Comment se porte le business des Bedjaoui là-bas ? « À merveille, répond Farid. Touchons du bois, et pourvu que Chakib Khelil reste au gouvernement… » Mais pour une fois, la chance va tourner le dos à Farid : Chakib Khelil est débarqué du gouvernement d’Ahmed Ouyahia en mai 2010, après avoir passé dix ans à la tête du ministère de l’Énergie et des Mines et présidé Sonatrach pendant deux ans (2001-2003). Adieu la poule aux oeufs d’or, bonjour les ennuis judiciaires, pour lui et pour l’indélicat ministre. C’est que, depuis février, l’un et l’autre sont au coeur de scandales de corruption présumée liés à des contrats accordés à des compagnies internationales à l’époque où Khelil était le tout-puissant patron du gaz et du pétrole algériens. Dernier épisode en date, la perquisition de deux appartements de Khelil par les agents du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), à Alger et à Oran, le 25 mars.

En Italie, la justice soupçonne Farid Bedjaoui d’avoir empoché 264 millions de dollars (205 millions d’euros) de pots-de-vin sur huit contrats obtenus par la société Saipem auprès de Sonatrach entre 2007 et 2009. À Alger, son nom est abondamment cité par la presse dans le scandale de l’autoroute est-ouest, en cours d’instruction. Au Canada, enfin, il est soupçonné d’avoir joué le rôle de chargé de mission au profit de SNC-Lavalin pour l’obtention de plusieurs contrats en Algérie d’un montant avoisinant 6 milliards de dollars.

Import-export

Comptes bancaires épluchés, domicile parisien perquisitionné, sociétés décortiquées, passé fouillé… Le golden boy est désormais considéré comme un escroc de haut vol. Et si les procureurs de Milan ou les policiers de l’Unité permanente anticorruption (Upac) de Montréal venaient à prouver son implication dans ces affaires, dans lesquelles ont aussi trempé des dirigeants de Saipem ou de SNC-Lavalin, ils ne manqueraient certainement pas de lancer un mandat d’arrêt international contre lui. De l’ombre, donc, à la lumière.

Adoubé par Khelil, introduit dans le sérail, il devient un lobbyiste aussi discret qu’efficace.

Farid Bedjaoui, 43 ans, n’est pas un beggar (« maquignon »), comme les Algériens se plaisent à qualifier ces nouveaux riches qui ont fait fortune du jour au lendemain dans l’import-export. Né en Algérie en 1969, le jeune homme est issu d’une famille aussi connue qu’aisée. Son oncle, Mohamed Bedjaoui, a fait une brillante carrière internationale dans la haute magistrature et la politique. Moins connu, Noureddine, le père, a fait du commerce avec la Libye du colonel Kadhafi. Les affaires sont si florissantes que la famille Bedjaoui s’offre un appartement de 300 m2 dans un hôtel particulier de l’avenue Foch, à Paris. Le jeune Farid fréquente le lycée Louis-le-Grand, la crème des établissements parisiens, avant de poursuivre ses études au Canada.

Un pied en France, un autre au Canada, ce diplômé de HEC Montréal marche sur les traces de son père dès 1993 en créant, avec ses frères Ryad et Réda, plusieurs sociétés spécialisées dans l’import-export. Café, maïs, farine, aliments pour bétail, le commerce avec l’Afrique du Nord permet aux frères Bedjaoui de bien gagner leur vie sans pour autant rouler sur l’or. Pas encore.

Incontournable

Les choses vont prendre une tout autre dimension au début des années 2000. Farid, qui ne mettait que très rarement les pieds dans son pays natal, va y devenir un intermédiaire aussi discret qu’efficace, usant et abusant de son patronyme. Son premier gros coup, il le réalise lorsque Khelil décide, en 2003, de faire fructifier l’argent du pétrole et du gaz en effectuant des placements à l’étranger. Contre l’avis des autorités bancaires, mais avec le concours de son neveu, Réda Hemche, devenu son éminence grise à Sonatrach, notre ministre confie ainsi 2 milliards de dollars à Russell Investments, une société américaine spécialisée dans la gestion d’actifs et qui opère dans les pays du Golfe, notamment en Arabie saoudite et aux Émirats. Sauf que ce gros matelas de dollars ne sera pas géré directement par Russell, mais par son associé, et partenaire au Moyen-Orient, Rayan Asset Management FZ LLC, basé à Dubaï.

Derrière Rayan Asset et les initiales FZ se cachent Farid Bedjaoui et son beau-frère Ziad Dalloul, Farid ayant épousé Rania, fille de l’ancien ministre libanais de la Défense, Mohsen Dalloul *(voir le rectificatif ci-dessous). Selon nos informations, Farid a été présenté à Khelil par Omar Habour, homme d’affaires et ami du ministre, lors d’un dîner à Beyrouth en 2002. Rayan Asset Management a-t-il été créé spécialement pour récupérer l’argent de Sonatrach et pour que Khelil, Bedjaoui et d’autres s’en mettent plein les poches ? Le 28 mai 2010, jour même de son limogeage, Khelil explique que « le milliard » a été restitué et que le placement aura rapporté, en moins de sept ans, 600 millions de dollars au Trésor algérien. Si aucune commission d’enquête n’a été mise sur pied pour vérifier la véracité de ces informations, Farid répète à ses amis que, grâce aux pétrodollars de Sonatrach, il a littéralement fait « sauter la banque ».

Mais ce placement n’est qu’une mise en bouche. Farid devient presque incontournable. « Il a joué à merveille le rôle de facilitateur dans les grands contrats accordés aux étrangers au cours de la dernière décennie », explique un ancien officier des services de renseignements algériens. De Sonatrach, notre homme fait son entrée dans un autre projet tout aussi lucratif : l’autoroute est-ouest. En 2005, le gouvernement algérien décide de lancer un appel d’offres pour la réalisation de ce gigantesque tronçon routier de 1 216 km pour un montant de 11,4 milliards de dollars. Pour obtenir une partie de ce marché, les Chinois font appel à deux intermédiaires : l’homme d’affaires Pierre Falcone et Farid Bedjaoui. Afin de « garantir » les 6 milliards de dollars de retour sur investissement, les Chinois auraient versé aux deux hommes 520 millions de dollars de commissions. Selon des sources proches du dossier interrogées par Jeune Afrique, la quote-part de Bedjaoui se serait élevée à 230 millions de dollars. Plus de trois ans après l’ouverture de l’enquête par le DRS, le dossier est encore au stade de l’instruction.

Pour voyager, Farid utilise son jet privé, un Gulfstream G500 d’une valeur de 50 millions de dollars.

Extravagance

L’appétit venant en mangeant, Farid Bedjaoui fait jouer ses relations, dans le courant de 2007, cette fois pour le compte de la firme pétrolière italienne Saipem. Ses entrées à Sonatrach et au ministère de l’Énergie permettent aux Italiens de décrocher pas moins de huit contrats pour un montant total de 14 milliards de dollars. Pour sécuriser ces marchés et négocier les commissions, Bedjaoui rencontre des dirigeants de Saipem à plusieurs reprises à l’hôtel George V et à l’hôtel California, à Paris, puis au Bulgari Resort de Milan. En compagnie de Chakib Khelil et de plusieurs autres cadres de la firme pétrolière algérienne. Des documents indiquent que le montant des commissions versées par Saipem à Bedjaoui, via sa société écran Pearl Partners LTD, basée à Hong Kong, s’élève à 264 millions de dollars. Une partie de ce pactole, passé par des banques en Suisse et à Dubaï, est versée à des proches de Khelil, notamment à son neveu Réda Hemche et à Omar Habour.

Mais les bonnes affaires de Farid Bedjaoui ne s’arrêtent pas aux portes de l’Italie. Son rayon d’action s’étend au géant du génie civil canadien SNC-Lavalin, qui reconnaît publiquement avoir eu recours à ses services pour arracher plusieurs contrats en Algérie dans les secteurs de l’énergie, du BTP et de l’hydraulique. Au Canada, Bedjaoui travaille en tandem avec le Tuniso-Canadien Riadh Ben Aïssa, ancien vice-président de SNC-Lavalin, aujourd’hui incarcéré en Suisse et poursuivi pour corruption, escroquerie et blanchiment d’argent aggravé. Riadh et Farid avaient leurs habitudes au George V, où ils descendaient fréquemment pour parler business. « Avec ses multiples interventions en faveur des Italiens, des Chinois et des Canadiens, Farid est devenu millionnaire en dollars », confie l’une de ses connaissances, qui a pris ses distances avec le golden boy. Selon des sources à Alger et à Montréal, son « lobbying » lui a permis d’empocher de 800 millions à 1 milliard de dollars de commissions entre 2003 et 2011.

Évidemment, un tel magot autorise luxe et extravagances. Pour voyager, Farid utilise son jet privé, un Gulfstream G500 d’une valeur de 50 millions de dollars. Pour bronzer au large des côtes de la Méditerranée ou du Golfe, il s’offre un yacht pour 25 millions de dollars. Les frères Bedjaoui investissent également dans une valeur sûre : la pierre. À Montréal, la famille possède ainsi de somptueuses propriétés dans les quartiers chics de Westmount et à l’île des Soeurs, sans oublier une villa à Majorque, en Espagne, ainsi qu’un palace à Dubaï. « Ils sont tellement riches qu’un des frères était prêt à débourser 55 millions de dollars pour acheter une résidence au Canada pour laquelle il a eu un coup de coeur », raconte l’un de leurs amis. Mais ce parcours doré pourrait bien s’achever au fond d’une cellule si d’aventure les juges canadiens ou italiens venaient à interpeller Farid Bedjaoui, qui aura eu l’imprudence de trop compter sur la baraka de Chakib Khelil pour s’enrichir sans vergogne.

Un vin italien qui tourne à l’aigre

Les enquêteurs italiens s’intéressent à une société de production de vin traditionnel, l’Azienda Agricola Ager Falernus SRL, fondée en 2008 dans la province de Caserte (Italie). Farid Bedjaoui en détient 20 % du capital, contre 8 % pour Vincenzo Varone, frère de Pietro Varone, ancien dirigeant de Saipem. Des documents de la justice italienne indiquent que Farid Bedjaoui a effectué plusieurs versements d’un total de 1,5 million d’euros pour le compte de cette société. S’agit-il d’une partie des commissions qu’il a perçues ou d’un cadeau offert à son ami Pietro Varone ? Le parquet de Milan enquête. 

* Rectificatif : depuis la parution de cet article, Ziad Mohsen Dalloul, fils du ministre Mohsen Dalloul, a tenu à nous préciser qu’il n’a aucun lien de parenté avec Farid Bedjaoui. L’épouse de ce dernier n’est pas la fille du ministre.

 

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