Diplomatie

Sénégal : dans la tête de Macky Sall

Le président sénégalais le 23 mars à Dakar. © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Bien malin qui peut se targuer de vraiment connaître le chef de l'État. Secret, mesuré, il cultive toujours, un an après son élection, un style aux antipodes de celui de Wade.

Un « président normal ». Le contraste entre le style de Macky Sall et celui d’Abdoulaye Wade n’est pas sans rappeler le choc des cultures entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, protagonistes d’une autre alternance survenue à la même époque. À Wade le bateleur, adepte des effets d’annonce tonitruants, a succédé Sall le discret, président effacé privilégiant « la communication par l’action ». « Il est méthodique, pondéré, extrêmement posé », résume un vieux compagnon de route. « Il pense qu’il faut parler vrai, en évitant la communication gadget », ajoute un conseiller spécial. À ceux qui déplorent que le nouveau président ne fasse « pas rêver » les Sénégalais, le même conseiller rétorque : « L’ancien président faisait peut-être rêver, mais il a dû faire ses valises ! »

Derrière une réserve qui pourrait le faire passer pour indécis, cet « adepte de la sobriété » sait où il va et comment y parvenir. Selon ses proches, son credo s’égrène à travers une poignée de principes : l’ouverture à tous ceux qui se reconnaissent dans la défense des valeurs de la République (d’où l’appellation choisie pour son parti, créé fin 2008 : l’Alliance pour la République, APR), l’efficacité dans le travail et « la philosophie de l’action ». Tant pis pour les critiques formulées par la presse ou par l’opposition.

À la Maison Blanche, le 28 mars.

© Sipa

Au lendemain de la victoire, en avril 2012, Macky Sall a tenté de faire en sorte que le leitmotiv conjoncturel du « tout sauf Wade » accouche d’une véritable coalition gouvernementale. Il s’est efforcé d’impliquer les ténors des principaux partis. Moustapha Niasse (Alliance des forces de progrès, AFP), élu président de l’Assemblée nationale, « joue un rôle de conseiller officieux », explique-t-on à Dakar. Quant à Ousmane Tanor Dieng (Parti socialiste, PS) ou Idrissa Seck (Rewmi), ils s’entretiennent régulièrement avec lui depuis son élection, par téléphone ou lors de rencontres à la présidence. « Quand le président initie des mesures importantes, il les associe, discute, recueille leur avis », précise un conseiller.

Acide

À ceux qui tentaient de le dissuader de faire confiance à son « frère ennemi » Idrissa Seck, Macky Sall répliqua d’abord qu’il n’entendait pas mettre en doute la loyauté d’un allié sur la base de procès d’intention : « Laissons faire, on avisera. » Mais fin mars, lorsque le leader du parti Rewmi s’est répandu dans la presse en dressant un bilan acide de l’action gouvernementale, Macky Sall en a tiré les conséquences. « La sortie d’Idrissa Seck n’a aucune importance à mes yeux », a-t-il déclaré, lapidaire, depuis les États-Unis.

S’il a su intégrer ses alliés, il n’en oublie pas pour autant ses camarades de la première heure, ceux qui l’ont accompagné pendant sa traversée du désert, entamée en 2008 lorsqu’il s’est trouvé en rupture de ban avec le régime Wade. Mor Ngom, son directeur de cabinet, « est l’un de ses hommes de confiance, confie un conseiller. Un compagnon loyal et dévoué, qui était là lorsqu’il se trouvait au creux de la vague ». Même chose pour Maxime Jean Simon Ndiaye, aujourd’hui secrétaire général de la Présidence, qui fut son conseiller à la primature puis à la présidence de l’Assemblée nationale, entre 2004 et 2008.

Macky Sall s’est par ailleurs entouré de collaborateurs déjà en place sous le précédent régime, comme Oumar Demba Bâ, conseiller diplomatique d’Abdoulaye Wade, qui a conservé cette fonction depuis l’alternance. Réputé pour sa connaissance des dossiers, ce « véritable serviteur de l’État » est devenu le sherpa de Macky Sall, qu’il accompagne à chacun de ses voyages. « Le président apprécie les collaborateurs efficaces et discrets, analyse l’un de ses proches. Lorsqu’il lance "La patrie avant le parti", ce n’est pas une formule en l’air, mais une conviction profonde. »

Privilégiant la maîtrise des dossiers sur les effets de manche, Macky Sall n’a pas hésité à compléter ce puzzle en accordant une large place aux « technos », comme l’illustre le choix du banquier Abdoul Mbaye pour diriger son gouvernement. « Il souhaitait un Premier ministre compétent sur le plan financier et qui ne traîne pas de casseroles, révèle l’un de ses collaborateurs. Un homme qui ne dérange pas ses alliés et rassure les bailleurs de fonds. » « Ne vous occupez ni des politiques ni des marabouts ! Concentrez-vous sur votre travail », lui aurait lancé le président en guise de feuille de route. Et lorsque la presse laissa entendre qu’Abdoul Mbaye aurait fauté en accueillant dans sa banque, au début des années 1990, les fonds emportés dans son exil sénégalais par l’ancien président tchadien Hissène Habré, Macky Sall demeura de marbre. « Le Premier ministre partira si j’estime que sa mission est terminée ou s’il commet une faute lourde, se contenta-t-il de dire. Je ne laisserai personne faire pression sur moi. »

Dans un contexte politique rendu électrique par l’opération « mains propres » initiée contre les principaux dignitaires du régime Wade, Macky Sall a également placé au coeur de son dispositif une poignée de mousquetaires dévoués. Un nom revient avec insistance : celui d’Aminata Touré. Ancienne fonctionnaire internationale, l’actuelle ministre de la Justice a quitté les États-Unis en 2010 pour devenir sa directrice de cabinet au sein de l’APR, avant d’accompagner le candidat Macky Sall tout au long de sa campagne. Dans l’entourage présidentiel, on loue « la vivacité et la liberté d’esprit, la hargne et la rigueur » de cette femme devenue la bête noire des barons du Parti démocratique sénégalais (PDS d’Abdoulaye Wade).

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Le Machiavel du président

Quant à Seydou Guèye, le secrétaire général du gouvernement (et porte-parole de l’APR), il est dépeint par un conseiller du président comme « l’un de ses plus vifs francs-tireurs. C’est un grand rhéteur sur qui il peut compter pour aller au charbon ». Un profil complémentaire à celui, plus discret, de Mahmoud Saleh, conseiller politique que certains surnomment « le Machiavel du président ». Fin tacticien, cet ancien conseiller de Wade est chargé de déjouer les intrigues politiques. En matière de communication présidentielle, il peut par ailleurs compter sur deux « grognards » venus de la presse. Son porte-parole, Abou Abel Thiam, un intime de la famille Sall, et El Hadj Kassé, conseiller spécial chargé de la communication.

À eux de colmater les brèches lorsque le besoin s’en fait sentir. Car Macky Sall n’est pas homme à polémiquer ni à croiser le fer. S’il sait faire montre de fermeté, c’est toujours à pas feutrés, au point de désarçonner parfois ses proches collaborateurs par ce mélange d’extrême courtoisie et de détermination. « Personne ne peut dire ce qu’il pense, pas même ses amis les plus proches », admet l’un d’eux. « Il est très difficile à cerner, confirme un autre. Il affiche une certaine gentillesse, mais on sent qu’il ne faut pas lui faire perdre son temps. Il est un peu rigide et ne goûte pas la familiarité. » C’est sans doute l’une des raisons du désaveu subi par Alioune Badara Cissé, numéro deux de l’APR et éphémère ministre des Affaires étrangères. Son erreur aura été de laisser perdurer avec le chef de l’État le type de relation qui prévalait entre eux lorsqu’ils étaient camarades de parti.

Mbaye Ndiaye aura eu plus de chance. Lui est un vieux camarade du président ; ils ont cofondé l’APR, et il a été nommé ministre de l’Intérieur en avril 2012. Mais son fils est membre de la confrérie des Thiantacounes qui ont bruyamment manifesté à Dakar, en octobre de la même année, pour obtenir la libération de leur guide spirituel, Cheikh Bethio Thioune, incarcéré pour complicité d’homicide. Pour le gouvernement, la situation est délicate, et Macky Sall en tire les leçons. Ndiaye doit quitter l’Intérieur, mais est fait ministre d’État, conseiller à la présidence, en compensation.

Principal maillon faible du dispositif gouvernemental : une communication chancelante. La médiatisation entourant les affaires d’enrichissement illicite a occulté les autres réalisations, suscitant un certain scepticisme dans l’opinion, pour qui la traque aux biens mal acquis ne saurait faire oublier les coupures de courant, la pénurie de gaz ou les grèves en milieu scolaire. À l’heure du premier anniversaire de l’élection, l’ambiance n’était pas franchement à l’euphorie.

Joker

Face à une situation intérieure en demi-teinte, les collaborateurs du chef de l’État préfèrent donc célébrer le renouveau diplomatique incarné par Macky Sall, censé « reconnecter le Sénégal au reste du monde », là où le style péremptoire d’Abdoulaye Wade l’avait isolé. Depuis l’alternance, on aligne un bilan surfant sur le name dropping. Deux visites officielles à l’Élysée (pour y rencontrer Nicolas Sarkozy puis François Hollande), une autre à la Maison Blanche, sans compter les visites à Dakar de Hillary Clinton, de François Hollande, de Mohammed VI ou du président libanais Michel Sleiman. Sur le plan sous-régional, on souligne la volonté du président de jouer un rôle actif au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), tout en louant son volontarisme auprès de ses voisins : engagement au Mali, rapprochement avec la Gambie et la Guinée-Bissau (conflit casamançais oblige), mais aussi avec la Mauritanie et la Guinée-Conakry. En Côte d’Ivoire, le président sénégalais a fait savoir à son homologue Alassane Ouattara sa disponibilité pour jouer les « Monsieur bons offices » entre le régime et le Front populaire ivoirien (FPI), l’ancien parti de Laurent Gbagbo.

S’il est encore trop tôt pour dresser un véritable bilan de l’action de Macky Sall, la principale leçon qui se puisse tirer de cette première année d’exercice du pouvoir pourrait tenir dans ce constat : par son style, son tempérament et son mode de gouvernance, le nouveau président s’avère être le strict opposé de son prédécesseur. Pour celui que la société civile a longtemps considéré avec méfiance, le soupçonnant d’être « un joker de Wade », c’est sans doute une illustration du bien-fondé de « la communication par l’action ».

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