Politique

Turquie : la paix avec le PKK marchandée au Kurdistan

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. © AFP

Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, reconnaît qu'il parlemente avec Abdullah Öcalan, le chef historique du PKK emprisonné depuis 1999. Ce dernier appelle ses combattants à cesser le feu. Espoir de paix ou jeu de dupes ?

Ils envisagent de faire taire les armes après trente ans d’un conflit qui a fait 45 000 morts : 8 000 militaires turcs et, pour l’essentiel, des combattants de la guérilla kurde du PKK. Ils ? Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre et leader du Parti de la justice et du développement (AKP), d’un côté ; Abdullah Öcalan, 64 ans, alias « Apo », le chef historique du PKK, de l’autre.

L’un rêve de se faire élire président en 2014. L’autre, condamné à la prison à perpétuité, et à l’isolement total dans l’île-prison d’Imrali, en mer de Marmara, depuis 1999, espère se voir sinon libéré un jour, du moins assigné à résidence. Pour parvenir à ces objectifs, l’islamiste relooké et le marxiste-léniniste vieillissant avaient tout intérêt à s’entendre. C’est chose faite. En confirmant, fin 2012, que les services secrets parlementaient avec l’ennemi public numéro un, le « terroriste », le « tueur d’enfants » avec qui il était officiellement exclu de négocier, Erdogan a levé un tabou. En appelant ses guérilleros, le 21 mars, à cesser le feu et à quitter le territoire turc, Öcalan a scellé le principe d’une réconciliation.

Cette évolution a de quoi surprendre. Jusque-là, Erdogan, le « démocrate-musulman », refusait de recevoir les députés du BDP, le parti prokurde, pourtant légalement élus, tandis que des vagues d’arrestations décimaient l’élite kurde. Maires, députés, intellectuels, journalistes… Ils sont près de 15 000 à avoir été jetés en prison, dans l’intention manifeste de « casser » le dynamisme de cette minorité de 23 millions de personnes qui réclame une autonomie régionale et d’élémentaires droits démocratiques, rejointe en cela par d’autres segments de la société civile, au premier rang desquels les libéraux turcs.

L’islamiste relooké et le marxiste-léniniste vieillissant avaient tout intérêt à s’entendre.

Mais entre-temps, le contexte régional a changé. D’ami intime de Bachar al-Assad, Erdogan s’est mué en virulent détracteur du raïs syrien, s’attirant du même coup la sourde hostilité de Téhéran, allié de Damas. Le PKK bénéficie aujourd’hui d’un soutien logistique du régime Assad et dispose de bases arrière dans le nord du pays, tenu par le Parti de l’union démocratique (PYD, son alter ego syrien). En 2011, la Turquie a soupçonné l’Iran – qui réprime sa propre minorité kurde – d’avoir arrêté puis relâché Murat Karayilan, le numéro deux du PKK, le laissant rejoindre les montagnes de Kandil, dans le nord de l’Irak, à partir desquelles 2 000 combattants kurdes lancent des raids meurtriers en territoire turc.

Autonome

Déstabilisée par la guerre en Syrie, harcelée sur son territoire et cernée à ses frontières, la Turquie redoute plus que jamais la création d’un État kurde. Déjà, depuis l’invasion américaine de 2003, les Kurdes d’Irak possèdent leur propre gouvernement autonome, de vastes gisements de pétrole et même une université attrayante, à Erbil. Ankara a fini par s’en accommoder pour se livrer à un business effréné, mais n’a pas la moindre intention de laisser ce modèle s’étendre et menacer son intégrité territoriale. Il était donc urgent de calmer le jeu, à l’intérieur.

Loin de ces considérations géostratégiques, la tactique politicienne entre elle aussi en ligne de compte. Erdogan a besoin de l’appui des 36 députés du BDP pour faire adopter une nouvelle Constitution instaurant un régime présidentiel taillé à sa mesure. Öcalan, après avoir reçu quelques visites (son frère, ses avocats, des élus du BDP) et un poste de télévision, espère voir s’améliorer son ordinaire. Avec son idéologie marxiste-léniniste dépassée, son culte du chef anachronique et ses combattants épuisés par des années de lutte stérile, le PKK a tout intérêt à se renouveler pour être en phase avec les aspirations pacifiques des Kurdes : reconnaissance de leur identité, accès à l’éducation dans leur langue maternelle, octroi d’un certain degré d’autonomie. Le Premier ministre est-il prêt à leur accorder tout cela ? Le peut-il, face à une armée et à des milieux kémalistes pour qui le caractère unitaire et centralisateur de l’État est un dogme ?

« Ce marchandage risque de tourner au marché de dupes. Erdogan va diriger le pays de manière de plus en plus autocratique, et Öcalan aura vendu à la fois les Kurdes et les démocrates turcs », estime le politologue Erol Özkoray. Déjà, plusieurs commandants du PKK, s’ils obtempèrent aux ordres d’Apo, demandent des garanties du gouvernement et du Parlement avant de désarmer leurs hommes. Ce vieux conflit est en effet jalonné de cessez-le-feu rompus et de tentatives de dialogue avortées. Lancées par l’AKP en 2009 et en 2010, les deux dernières n’avaient d’ailleurs abouti qu’à la recrudescence de la guérilla : 700 morts entre mai 2011 et septembre 2012.

Nuisance

Autre écueil redoutable pour la paix, la capacité de nuisance des extrémistes des deux camps (ultranationalistes turcs, jusqu’au-boutistes kurdes), qui ne reculent devant aucune provocation. Si les auteurs de l’assassinat à Paris, en janvier, de trois militantes kurdes, dont deux étaient appelées à jouer un rôle clé dans le processus de réconciliation, n’ont toujours pas été identifiés, leur mobile ne fait aucun doute : saborder la paix.

Comment s’assurer que le processus entamé aujourd’hui sera durable ? Les conditions dans lesquelles s’opérera le retrait des combattants du PKK du territoire turc (calendrier, garanties de sécurité, etc.) donneront une première indication. À moyen terme, l’orientation du régime sera déterminante : Erdogan s’engagera-t-il enfin sur la voie des réformes démocratiques ? Ou profitera-t-il de cette trêve pour en engranger le bénéfice politique et accroître son emprise sur les rouages du pouvoir ? À moins qu’Abdullah Gül, jusqu’ici son fidèle bras droit, déjoue ses plans en s’accrochant à son fauteuil de président.

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