Livres

Ananda Devi : « Il y a une violence latente à Maurice »

La romancière mauricienne Ananda Devi. © Melania Avanzato/Opale

Dans son dernier livre, Les Jours vivants, la romancière mauricienne Ananda Devi aborde en filigrane la rencontre des cultures et la transgression des règles sociales. Des questions qui passionnent et divisent à la fois sur son île natale.

La grande dame des lettres mauriciennes a profité du salon international du livre Confluences 2013, début mars à Port-Louis, pour présenter son nouveau livre. Auteure d’une dizaine de romans, Ananda Devi (56 ans) était certainement la plus attendue des écrivains invités, issus des trois terres d’origine du peuple mauricien : l’Afrique, l’Asie et l’Europe. C’est justement sur ce dernier continent, et plus précisément à Londres, que se situe l’action des Jours vivants.

Dans sa maison de Portobello Road, Mary est parvenue à l’âge de 75 ans sans que la vie ne lui ait « rien fait, rien pris », sans qu’elle-même n’ait su « rien faire ni prendre de la vie », écrit l’auteure. Mary vit dans le souvenir, lointain mais bien vivant, du seul homme qu’elle ait connu, Howard, en une fugace étreinte la veille de son départ au front. Jusqu’au jour où elle rencontre Cub, un garçon d’origine jamaïcaine qui traîne devant chez elle. Le roman peut alors basculer aux frontières du fantastique, et les désirs de Mary prendre chair… littéralement. Avec ce livre, cette anthropologue de formation, traductrice à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (une agence de l’ONU, à Genève), s’éloigne momentanément de son île, sans renier ses obsessions : l’identité, notamment, et la mixité des origines. 

Jeune Afrique : Quelle est la genèse des Jours vivants ?

Ananda Devi : J’ai longtemps eu envie d’écrire un roman qui se passe à Londres, la ville de mes années d’étudiante, pluvieuse, froide, mais dont l’énergie est très porteuse du point de vue littéraire. L’histoire était là, en filigrane. J’avais déjà le personnage de Mary, inspiré par une voisine très âgée qui vivait seule, sortait tous les jours se promener et revenait, toujours souriante. Quand je lui ai demandé d’où lui venait ce sourire, elle m’a répondu qu’elle voyait le corps humain comme un vase en verre et le sourire comme une lumière qui l’éclairait de l’intérieur. 

Londres apparaît comme un personnage à part entière…

Dans mes romans, le lieu est toujours très important. Par exemple, Port-Louis dans Rue la Poudrière ou Ève de ses décombres, New Delhi dans Indian Tango… Ce sont des lieux qui portent les personnages et l’histoire, à tel point qu’ils deviennent des personnages de l’histoire. Dans Les Jours vivants, Mary a tour à tour l’impression que Londres la regarde, la bombarde de châtaignes ou, au contraire, lui ouvre les bras. 

Mary fabrique des figurines, écrivez-vous, « pour ouvrir une porte sur l’impossible ». Est-ce un parallèle avec votre démarche d’écrivain ?

Tout à fait, et c’est aussi un thème récurrent de mes romans. Par exemple, dans Indian Tango, l’un des personnages est un écrivain, et à un moment on ne sait plus si c’est cet écrivain qui crée de toutes pièces l’autre personnage du livre. Dans Les Jours vivants, non seulement Mary crée ses figurines et les imprègne de ses émotions qui vont se transmettre à ceux qui les achètent, mais aussi, finalement, elle donne vie à ses deux hommes, Howard et Cub. 

C’est un roman très charnel, autant érotique que morbide…

Oui, il y a dans ce livre des aspects très mortifères, mais pour moi il est en même temps très vivant. Mary est en fin de vie, mais la société l’a déjà effacée, rendue invisible, lui a interdit tout désir, et elle essaie à travers Cub de retrouver cette énergie de la vie et de l’amour. Dans mes romans, les personnages doivent ainsi se libérer du carcan des règles sociales et aller le plus loin possible dans ce qu’on pourrait appeler une transgression, mais qui est plutôt un paroxysme de liberté du corps et de l’esprit. 

Vous évoquez le racisme dans sa forme la plus primaire. Et le personnage de Cub a cette phrase choc : « Je baise un vieux pays pour lui redonner la vie. » Les sociétés ont-elles besoin de se mélanger pour survivre ?

Bien sûr ! On peut voir cette rencontre entre Mary et Cub comme celle entre le Vieux Continent, comme on l’appelle, et le sang neuf qui lui arrive, avec tout ce que cela peut comporter de danger. Quand on injecte un sang étranger dans un corps, avant qu’il se l’approprie, toutes sortes de réactions peuvent avoir lieu. Mais Cub n’est pas dans un rapport d’étranger avec le pays : il sait qu’il doit se battre pour y faire sa place, mais il est certain d’appartenir à ce lieu, et que ce lieu lui appartient. Il n’est pas dans ce rapport ambigu avec l’identité et l’intégration que la génération précédente a pu avoir. 

Un personnage d’origine indienne compare justement l’identité à une « toile d’araignée »…

C’est un sujet qui m’interpelle énormément, depuis longtemps. J’ai fait ma thèse de doctorat sur l’identité à l’île Maurice. On vit dans un monde de plus en plus multiculturel, et l’identité devient un sujet de société qui passionne et divise à la fois. Étant de Maurice, j’ai toujours eu la conviction que cette mixité des origines, des influences, des langues, des musiques est une richesse immense. J’ai toujours su que je pouvais puiser dans mes sources à la fois indiennes, africaines, occidentales, tout mélanger dans ce que j’écris et être ouverte à toutes ces sonorités, toutes ces résonances du monde. Mais l’importance de cette hybridité n’est pas acceptée facilement, ni à Maurice ni ailleurs. 

Vous retournez souvent à Maurice ?

Au moins une fois par an. J’ai mis du temps à accepter mentalement que je vivais ailleurs, parce que, écrivant constamment sur mon pays, j’ai toujours eu l’impression qu’une part de moi était à Maurice. Je crois que les écrivains transportent tout ce qui est important pour eux dans leurs bagages, dans leur tête, dans leur coeur. On peut vivre partout et tout peut être source d’inspiration, même si on reste toujours fidèle à ses obsessions. J’ai certes un regard sévère sur la société mauricienne, mais il provient de la passion que j’ai pour mon pays. 

Qui aime bien châtie bien, c’est ça ?

L’harmonie est superficielle, un peu mécanique pour que la société fonctionne.

Oui… Ce qui me marque, à Maurice, c’est ce besoin de consommation toujours plus flagrant, cette nécessité d’acquérir tous les apparats de la société matérielle et, du coup, cet écart qui se creuse entre les plus pauvres et les plus nantis, car la vie est très chère. Ensuite, ce qui m’inquiète, ce sont ces communautés fermées qui se construisent : on invite les riches étrangers à acheter des maisons, mais dans des ghettos de luxe. Cela peut fausser la situation sociale, créer des tentations de vol, d’insécurité. Il y a à Maurice une violence latente qu’on ne perçoit pas forcément en tant qu’étranger. On a l’impression d’une grande douceur, que tout le monde vit très bien ensemble, mais il y a des choses qui bouillonnent sous la surface. L’harmonie est superficielle, un peu mécanique pour que la société fonctionne. Mais très profondément, dans les mentalités, il y a une forte méfiance envers l’autre. 

Selon quels critères ?

Selon ce qu’on appelle à Maurice des communautés, qui peuvent être religieuses ou de race, entre hindous et musulmans, entre Créoles et personnes d’origine indienne… Ou alors, à l’intérieur même de la communauté indienne, par exemple, il y a les clivages de caste ou de langue. Tout cela continue d’avoir une fonction identitaire dans la société et fait perdurer des différences qui n’ont plus de réalité. On parle de groupes linguistiques, mais ces langues-là ne sont plus utilisées au quotidien, ce sont des langues ancestrales qui fonctionnent comme des noyaux d’identité. Je trouve triste que les gens ne croient pas plus fortement en leur identité plus globalement mauricienne et éprouvent ce besoin de s’accrocher à un passé mythique. 

Indian Tango se déroulait en Inde, Les Jours vivants à Londres… Et l’Afrique, est-elle présente dans votre oeuvre ?

J’ai écrit des nouvelles qui se passent en Afrique. J’ai vécu au Congo, mais je n’ai pas de ce pays une connaissance suffisante pour y construire une oeuvre romanesque. Parce qu’il faut vraiment, quand on écrit un roman, qu’on soit imprégné du lieu, que le lieu devienne vivant. Je pense que le déclic viendra, mais, comme pour Londres et Les Jours vivants, je ne sais pas dans combien de temps. Pour l’Afrique, cela risque de prendre encore trente ans !

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Propos recueillis par Fabien Mollon

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