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Le Gabon change-t-il vraiment ?

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Culture

Gabon : les tontons flingueurs

Mis à jour le 26 avril 2013 à 16:42

Quand deux réalisateurs gabonais se rencontrent dans un maquis, ils se racontent des histoires de cinéma… et celle du pays. Passage à table, avec Philippe Mory et Henri-Joseph Koumba Bididi.

« Un monument, moi ? Je viens de la forêt ! Bande de cons… Vous avez déjà vu un monument qu’on enferme dans la forêt animale ? Appelle-moi tonton Fifi ! » Casquette de marin vissée sur le crâne, Philippe Mory tempête. En cette fin de matinée calcinée à Nzeng-Ayong, vaste quartier populaire de Libreville, le patriarche à la barbe fleurie et aux yeux délavés trône sur un fauteuil en plastique, dans l’ombre bienfaisante d’un maquis propret qui lui sert de cantine. Véritable mythe gabonais – et monument culturel du continent, ne lui en déplaise -, Philippe Mory est né en 1930 dans les profondeurs de la « forêt animale », sur les rives des grands lacs du Sud où son père, un forestier français de passage, s’était vu offrir une jeune femme en témoignage d’hospitalité nocturne. « Je suis noir et blanc, j’ai emmagasiné un certain nombre de choses bizarres » prévient-il.

Scénariste et acteur principal de La Cage, du Français Robert Darène (avec Marina Vlady et Jean Servais, premier film tourné dans l’Afrique subsaharienne indépendante et à avoir été sélectionné au Festival de Cannes, en 1963), réalisateur du long-métrage Les tam-tams se sont tus (1971, un classique du 7e art africain), le cinéaste est le créateur du Centre national du cinéma gabonais (Cenaci, devenu en 2010 l’Institut gabonais de l’image et du son, IGIS) et l’un des cofondateurs du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco).

Tonton Fifi a une grande et belle gueule, et il sait s’en servir. Dans la vie, à l’écran, et jusque sur la scène politique, où il fut l’une des têtes d’affiche du coup d’État de 1964, qui fit vaciller le régime de Léon Mba, le premier président du Gabon, sauvé in extremis par l’intervention de l’armée française.

Mise au point

Il est midi et les libations ont déjà été généreuses. Assis à la gauche du père du cinéma gabonais, le fils, Henri-Joseph Koumba Bididi (HJKB), le réalisateur des Couilles de l’éléphant (2000), une fable mordante sur la société et le pouvoir au Gabon, applaudie de Kinshasa à Montréal. Les deux confrères font une dernière mise au point avant leur départ au Burkina le lendemain. Ils vont présenter au Fespaco le dernier film d’Henri-Jo, Le Collier du Makoko, un conte moderne réalisé en 2011, une aventure au long cours entre la France et le Gabon, où tonton Fifi a bien sûr son rôle.

Le sourire gourmand, l’oeil pétillant, Bididi détaille le menu du jour. Mâchoiron (poisson d’eau douce), bouillon de poisson ou potamochère sauce odika (nom de la « sauce au chocolat » gabonaise, à base de graines d’acacia). Pour tonton Fifi, le fils des Grands Lacs, ce sera un bouillon de poisson « avec du piment » ! Une bouteille de bordeaux atterrit sur la toile cirée. « Il fait trop chaud, il faut se réhydrater », approuve Henri-Jo avec gravité.

En 1964, "Tonton Fifi" a été ministre de la Culture… pour vingt-quatre heures !

Fils d’un paysan et d’une ouvrière, HJKB a navigué toute son enfance entre la forêt profonde du Fernan-Vaz, sa lagune et le lycée de Port-Gentil, dans l’Ogooué-Maritime. Il s’initie à la culture engagée professée par des artistes comme Fela Kuti, Pierre Akendengue ou Wole Soyinka, jusqu’à la révélation : « C’est en croisant tonton Fifi, un soir, alors que j’étudiais sous les lampadaires à Port-Gentil, que j’ai pris la décision de faire du cinéma. »

Henri-Jo harponne de sa fourchette le poisson de Mory : « Ah ! tonton Fifi, tu t’es gardé le meilleur : la peau et les abats ! » Et d’enchaîner : « Il est comme un père pour moi et, professionnellement, c’est un vrai plaisir de travailler avec lui. Il est expérimenté, disponible, ouvert et, surtout, d’une telle fraîcheur d’esprit que j’ai souvent le sentiment que c’est lui le plus jeune du plateau. » Les compères en deviendraient, presque, sentimentaux. « Henri-Jo c’est mon fils, et dans le cinéma c’est mon frère. Un cinéaste, pas un fonctionnaire. C’est nous qui savons faire du cinéma et c’est à nous d’éduquer ces jeunes qui ne savent pas… » S’ensuit une tirade sur la nullité des nouvelles générations qu’Henri-Jo tente de sous-titrer : « Tonton Fifi est dur, mais… », aussitôt interrompu par son aîné : « Tonton Fifi est toujours dur ! »

Monstre sacré

HJKB a dû gérer une autre sorte de monstre sacré. En 1981, il était deuxième assistant-réalisateur sur le plateau d’Équateur, l’adaptation au cinéma d’un roman de Simenon tournée au Gabon sous la direction d’un Serge Gainsbourg déjà bien barré. « Il remplissait le matin une bouteille de pastis et d’eau qu’il vidait tranquillement jusqu’au déjeuner, toujours bien arrosé, après quoi il se préparait la même mixture pour l’après-midi. Mais c’était un travailleur d’enfer. »

Autre souvenir marquant de l’homme à la tête de chou ? « Je l’avais ramené un soir, dans un camion de militaires, à l’hôtel Dialogue où il logeait. Il tenait à ressortir prendre un verre. Je hèle mon vieux copain réalisateur Michel Manini qui passait par là dans sa 504 déglinguée. J’étais un peu gêné mais, dès que Gainsbourg est monté dedans, il a hurlé sa joie de "rouler dans la voiture la plus pourrie du monde", et c’est en chantant que tout le monde est arrivé au bar ce soir-là ! » Présenté à Cannes en 1983, le film porte un regard pessimiste sur l’Afrique et la colonisation. Ses scènes torrides entre Barbara Sukowa et un Francis Huster luisant de vaseline firent scandale sur la Croisette.

Éternel rebelle

Sur un coin de la table, un livre neuf : Le Prix de la liberté, vérités sur Philippe Mory, l’icône gabonaise du cinéma africain. Une biographie présentée au public quelques jours auparavant, qui rappelle que tonton Fifi a payé cher son indépendance de ton et d’action. En 1963, les marches du Festival de Cannes à peine descendues, il devient l’un des cerveaux du coup d’État à venir contre Léon Mba. « Il avait reçu le pays lors de l’indépendance, mais il ne voulait pas de la République ; il mettait en place une dictature soutenue et exploitée par l’étranger », explique Mory. Il fallait rendre l’État au peuple, par la force si nécessaire, sans violence autant que possible. Avec trois amis militaires, il ourdit le putsch lancé dans la nuit du 17 au 18 février 1964. Le président Mba est fait prisonnier sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Son opposant, Jean-Hilaire Aubame, est nommé chef de l’État, et Mory devient ministre de la Culture. Pour vingt-quatre heures.

En effet, sur ordre du général de Gaulle, vite prévenu par le directeur zélé du cabinet présidentiel, un certain Albert-Bernard Bongo (qui prit le prénom d’Omar en 1973, lors de sa conversion à l’islam), plus de six cents parachutistes français sont aéroportés à Libreville le 18 février. « Les Français auraient dû venir pour régler les problèmes mais ils ont tué les petits… Nous ne voulions tuer personne et nous n’avions personne pour le faire, nous n’avions que cent cinquante soldats. Eux, ils avaient la force. » Les combats ont fait au moins dix-huit morts côté gabonais et un côté français. Fifi se rend. Jugé avec ses conjurés, il écope de six ans de travaux forcés et sera libéré de la prison de Gros-Bouquet (à Libreville) au bout de quatre ans, gracié par le président Bongo qui vient, en 1967, d’accéder au pouvoir.

« Posez-moi une question sur le cinéma, je retomberai obligatoirement en politique, je suis une bombe », rugit l’éternel rebelle, revenu au cinéma dans les années 1970 et 1980. L’ère des conférences nationales africaines et de l’ouverture au multipartisme l’a fait rechuter en politique, en 1990, lorsqu’il crée l’éphémère Union pour la démocratie chrétienne. Aujourd’hui, il ne cesse de pester contre l’argent, le nerf du système qui corrompt tout et a perverti les idéaux de l’indépendance. « Qu’ils habitent des bidonvilles ou des villas, les jeunes aujourd’hui ne croient qu’au dieu argent. Quand ils se lèvent le matin, ils pensent déjà au pognon… » Sur ce, l’insoumis réclame d’une voix forte une rasade de « nectar de bordeaux ». Les verres se fêlent à force de trinquer, la discussion se perd en paillardises, le devoir de sieste finit par s’imposer. « 9 heures demain matin pour l’aéroport, tonton Fifi ! » « Ce sera 10 heures et rien d’autre. »