Droits de l’homme

Françoise Vergès : « Il faut décoloniser les esprits »

A Beautiful Desert Rose n°2, de Mwanzo Millinga. © Mwanzo Millinga

À l'occasion de la manifestation "Histoires parallèles, pays mêlés", la présidente du Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage revient sur le passé colonial de la France et ses séquelles.

C’est à un véritable voyage vers le passé que nous convie la salle d’ethnographie du Muséum d’histoire naturelle de Nîmes. À côté des animaux empaillés, quelques peignes, fétiches, instruments de musique et autres statues africaines sont juxtaposés à des cartels poussiéreux présentant les « races d’Afrique » et les oeuvres « indigènes ». Bienvenue en France coloniale !

Rien n’a changé depuis les années 1930. Et les rares cartouches contemporains ne parviennent toujours pas à se débarrasser de certains clichés tenaces. Ainsi peut-on lire : « La musique ! Sous les cieux africains, la musique est omniprésente : chants, danse. Véritable langage, elle est source de plaisirs, de communication ou d’échanges. »

En visitant les lieux, le chorégraphe français Alain Buffard a perçu les effets néfastes de cette persistance bien française à vouloir nier son passé colonial. Résultat : les mentalités évoluent peu et les vieux réflexes perdurent. Artiste militant, le danseur a quitté la scène pour investir le musée en proposant « Histoires parallèles, pays mêlés », une manifestation qui questionne la représentation de l’autre par l’Occident et inversement. Au milieu des collections permanentes du muséum, parmi les artistes présentés, le Turc Ferhat Özgur filme sa mère, qui troque ses vêtements et son foulard traditionnel contre ceux, modernes, de sa voisine. Une manière d’échanger leurs points de vue. Anna-Katharina Scheidegger rend hommage à quelques-uns des 20 000 anciens travailleurs indochinois déportés en Camargue par les autorités françaises pour les faire travailler dans les rizières. Dans la chapelle des Jésuites avoisinante sont exposés des artistes extra-européens qui s’approprient les codes esthétiques de la représentation dans la culture occidentale et interrogent la notion d’identité. Parmi eux, la Franco-Marocaine Bouchra Khalili retrace les itinéraires accomplis par des migrants fuyant leur terre natale, et le photographe tanzanien Mwanzo Millinga saisit la beauté des albinos et la fragilité de leur existence.

Un cycle de conférences et de performances (notamment de l’Ivoirienne Nadia Beugré, de la Franco-Marocaine Latifa Laâbissi et du Malien Ballaké Sissoko en compagnie de Vincent Ségal) accompagne l’exposition et revient sur la colonisation et la nécessité aujourd’hui de penser cette histoire si particulière toujours très présente dans le quotidien français, ainsi que l’explique l’historienne Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, invitée à Nîmes.

Jeune Afrique : Comment expliquer qu’il n’y ait guère d’évolution dans la manière de présenter l’Afrique dans les musées français, et que persiste un certain regard colonial ?

Françoise Vergès : C’est une question très large qui concerne toute la société française. La France est un cas unique en Europe : elle doit reconstruire aujourd’hui quelque chose qui serait commun à différents territoires. Il faut bien comprendre que ce pays ne se réduit pas à l’Hexagone. Or tout se passe comme si l’histoire de la France était celle de l’Hexagone. Comme on ne met pas la colonie au coeur de cette question, on ne sait pas très bien quoi faire de son héritage. D’une certaine manière, je préfère encore qu’on n’en fasse rien pour l’instant, qu’on laisse ces musées tels quels, car ainsi ils constituent une archive du passé colonial. Ils sont en fait un symptôme du présent, d’un blocage qui refuse de penser la colonie et de comprendre qu’elle est fondamentale dans l’histoire française. Si on décide d’en faire quelque chose d’autre, je crains qu’on ne cède au politiquement correct et qu’on n’efface ce que la colonisation fut.

Y a-t-il une particularité française ?

La société française est composée de Canaques, d’Haïtiens, de Guyanais, de Réunionnais, de descendants de marrons, de bagnards, de colons… On continue pourtant à faire comme si elle était blanche et chrétienne. Tant qu’on n’aura pas changé cette cartographie mentale et qu’on n’aura pas inclus la colonie au coeur de la société française et de la fabrication de son identité, on ne pourra pas transformer les musées, les manuels scolaires, etc.

Est-ce dû au fait que les chercheurs ne travaillent pas assez sur cette question ?

On pourrait en faire le reproche de manière générale aux médias, à la classe politique, à l’Université. Il y a certes des initiatives intéressantes, mais il n’y a pas de dynamique à proprement parler, de mouvement qui s’interroge sur ce qu’a fait la France. Pourquoi a-t-elle été une puissance négrière pendant quatre siècles ? Pourquoi a-t-elle voulu avoir l’un des empires coloniaux les plus grands au monde ?

Qu’est-ce qui empêche que ces questions-là soient au coeur d’un débat sociétal large ?

La France s’est construite comme étant le pays des droits de l’homme et comme ayant apporté la liberté au monde. Or au même moment où elle le fait, elle met en place des régimes d’exclusion. Il y a une coupure nette entre le pays des hommes libres, la métropole, et ceux où il y aura des sous-hommes, les colonies. Il faudra bien à un moment donné reprendre ce qui a construit le consentement à tout ça. Et entreprendre la décolonisation de la France. Memmi et Césaire ont montré comment la colonisation avait changé le colonisateur en l’entraînant sur un chemin de déshumanisation. Il me semble qu’on est en train d’entrer doucement, très difficilement, dans ce processus de décolonisation des esprits. Cela va être long et rencontrer des résistances parce qu’il faudra renoncer à beaucoup de privilèges, notamment à celui lié au fait d’être blanc.

Est-ce toujours d’actualité ?

Dans une certaine mesure, oui, car cette construction perdure dans la société française. Il y a une manière de regarder les personnes qui ne seraient pas des « Français de souche », pour reprendre cette expression, comme étant justement un peu arriérées. Il y a une espèce de confusion entre être blanc et être civilisé. La société française doit comprendre qu’elle serait bien plus pauvre culturellement, artistiquement, intellectuellement… si elle n’avait pas eu ces apports autres, « étrangers ». En demandant que les droits de l’homme s’appliquent à tous, sans différence de couleur, les colonisés ont enrichi et donné sa vraie dimension à l’universalité dont s’enorgueillit l’Europe.

Comment expliquer que ces questions-là soient davantage abordées dans l’aire anglo-saxonne ?

C’est dû en grande partie aux combats menés aux États-Unis par les Africains-Américains. Dans les années 1970, les mouvements pour les droits civiques ont combattu pour que les universités soient ouvertes aux Juifs et aux Noirs. En Angleterre, davantage semblable à la France, il y a des figures comme le Jamaïcain Stuart Hall, qui est le plus grand théoricien de la théorie postcoloniale. Il vient d’une tradition marxiste qui a été critique par rapport à l’orthodoxie communiste et à Moscou. Après les émeutes de Brixton [un quartier de Londres, NDLR] dans les années 1980, les Anglais ont changé. Ils ont ouvert la BBC, par exemple. Il est très courant maintenant de voir des personnes d’origine indienne, pakistanaise ou antillaise à la télévision.

Et en France ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la France a eu une politique très forte de répression envers les mouvements anticoloniaux, comme l’Angleterre d’ailleurs. Et que cela a laissé de profonds traumatismes. Il suffit de penser à Madagascar en 1947, à l’Indochine, à l’Algérie, au Cameroun, etc. À partir de 1962, après l’Algérie, la France s’est repliée sur elle-même et s’est reconstruite comme européenne. Mais heureusement, il n’y a pas qu’une bibliothèque coloniale et raciste. Il y a aussi une France révolutionnaire, anticolonialiste.

Diriez-vous que la France a encore un rapport colonial avec ses anciennes « possessions » ?

En tout cas, elle n’a pas un rapport « décolonial ». Regardez ce qui s’est passé en Guadeloupe en 2009. On sent bien qu’on ne sait pas quoi faire ni comment faire. Les citoyens de la République française n’ont pas tous la même histoire. Les Canaques n’ont pas la même histoire que les Guadeloupéens, que les Mahorais… Qu’avons-nous en commun ? Un Aimé Césaire, un Houphouët-Boigny, un Ferhat Abbas ont dit que la devise « Liberté, égalité, fraternité » et la Déclaration des droits de l’homme pouvaient nous apporter quelque chose. Mais ces discours doivent être transformés pour répondre aux réalités d’aujourd’hui dans un monde globalisé. La réponse ne peut plus être celle de la France qui se voit uniquement blanche.

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Propos recueillis à Nîmes par Séverine Kodjo-Grandvaux 

Revisiter la colonisation : À travers 5 documentaires de 52 minutes, France Ô revient sur les traces laissées par l’esclavage et la colonisation dans les départements et territoires d’outre-mer :

  • Nos ancêtres les Gaulois, le 16 avril
  • La Loi du plus fort, le 23 avril
  • Les Positions du Missionnaires, le 30 avril
  • Les Forçats du pacifique, le 7 mai
  • Pour un morceau de sucre, le 10 mai
     

 – "Histoires parallèles, pays mêlés", exposition, concert, performances, cinéma, jusqu’au 28 avril à Nîmes. Toute la programmation sur alainbuffard.eu

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