Politique

Henok Teferra Shawl : « L’Éthiopie est victime d’un abattage médiatique »

L’ambassadeur d’Éthiopie en France en est convaincu : la récente reprise des hostilités dans le Tigré est l’œuvre du TPLF. Il fustige aussi le manque de soutien de la communauté internationale.

Mis à jour le 12 septembre 2022 à 22:23

Des membres de la milice Afar à un poste de contrôle à l’entrée de la ville d’Abala, à 480 kilomètres de Semera, en Éthiopie, le 08 juin 2022. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Depuis le 24 août, les combats ont repris dans le nord de l’Éthiopie. Après cinq mois de trêve, l’acheminement de l’aide humanitaire est à nouveau interrompu, alors que s’intensifient les affrontements entre forces gouvernementales et rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Face à la menace militaire et alimentaire, la communauté internationale a réagi.

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Lueur d’espoir dans ce conflit : dimanche 11 septembre [après que cette interview a été recueillie, ndlr], le TPLF a annoncé pour la première fois qu’il était prêt à participer à un «processus de paix robuste» sous l’égide de l’Union africaine (UA), et « à respecter une cessation des hostilités immédiate et mutuellement acceptée », ce qu’il avait toujours refusé jusqu’à présent.

L’Union africaine (UA) vient de prolonger le mandat de son envoyé spécial dans la Corne, le Nigérian Olusegun Obasanjo, pendant que l’émissaire américain dans la région, Mike Hammer, tente de ramener les deux partis autour de la table des négociations. Ambassadeur d’Éthiopie en France depuis 2018, Henok Teferra Shawl donne, depuis Paris, le point de vue de son pays sur une crise qui menace l’ensemble de la région.

Deux semaines après la reprise des combats, quelle est la situation sur le terrain ?

En décidant, pour la troisième fois, de déclencher les hostilités, en envahissant la région voisine amhara, dans les environs de Kobo, le TPLF a décidé de mettre fin à la trêve humanitaire qui avait été décrétée pour permettre d’acheminer l’aide dans les régions de l’Éthiopie affectées [par la guerre]. Cette trêve avait permis de nourrir l’espoir qu’une paix négociée serait à portée de main et c’est cet espoir que le TPLF vient de briser avec l’offensive du 24 août.

Il est clair pour vous que ce sont eux les agresseurs ?

Ils ont eux-mêmes affirmé avoir décidé d’entreprendre ces attaques qui ont déjà causé la mort de nombreux civils, la destruction et le pillage de nombreux villages, ainsi que d’importants déplacements de population. Aujourd’hui, ce qui chagrine beaucoup les Éthiopiens, c’est qu’il n’y a pas eu de condamnation ferme de cette agression, ni par la communauté internationale, ni par les médias. Il n’y a pas eu non plus d’appel fort et vigoureux pour pousser le TPLF à arrêter ses attaques et à opter pour le chemin du dialogue.

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Comment est interprété ce silence à Addis-Abeba ?

Nous constatons simplement qu’il y a eu des déclarations appelant les deux partis à cesser le feu, ce qui nous semble contradictoire avec la réalité du terrain. Je le répète, nous sommes clairement les agressés et nos militaires défendent la population et l’intégrité de notre territoire envahi à mesure que le TPLF avance vers le sud. Nous ne comprenons pas pourquoi on met sur le même plan l’agressé et l’agresseur. La communauté internationale doit être cohérente avec elle-même.

L’Éthiopie souhaite la paix et le dialogue et nous sommes désolés de constater que l’on préfère traiter sur un pied d’égalité un gouvernement légitime, qui a plusieurs fois manifesté sa volonté d’avancer vers une paix négociée, et une partie belligérante qui, elle, choisit une nouvelle fois de relancer les hostilités.

Pourquoi cette reprise des combats ?

Parce que le TPLF refuse toujours de perdre le pouvoir politique, économique et sécuritaire qu’il a exercé jusqu’en 1991 de manière très autoritaire. Cet exercice du pouvoir avait entraîné d’importantes manifestations dans les communauté oromo et amhara, qui ont conduit l’Éthiopie à engager des réformes pour se démocratiser, pour renforcer l’indépendance de sa justice et pour libéraliser son économie. Mais tout cela, le TPLF ne veut pas en entendre parler, il préfère lancer des offensives depuis le Tigré, en affirmant de manière claire sa volonté de détruire l’État éthiopien. Nous ne permettrons pas que notre pays soit détruit. Nous le défendrons et nous attendons de nos amis qu’ils désignent clairement l’agresseur.

Henok Teferra Shawl, le jour de la célébration de la Victoire d’Adwa, le 12 mars 2022. © ambassade-ethiopie.fr

Henok Teferra Shawl, le jour de la célébration de la Victoire d’Adwa, le 12 mars 2022. © ambassade-ethiopie.fr

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Avez-vous le sentiment que l’Éthiopie subit un traitement injuste dans cette guerre ?

Depuis deux ans, l’Éthiopie fait l’objet d’un « abattage médiatique », de la part de plusieurs médias de grande importance qui militent ouvertement pour le TPLF et pour la destruction de notre pays. Nous dénonçons ce traitement inégal.

L’année dernière, lorsque le TPLF avançait vers le sud, certains médias annonçaient déjà la chute de la capitale pour déstabiliser la société éthiopienne. Quand nous avons pris la décision de ne pas entrer dans le Tigré pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire et donner une chance à la paix, cela n’a suscité qu’un silence, gênant pour les Éthiopiens, surtout que dans le même temps, le TPLF lançait des attaques dans la région afar pour couper les approvisionnements. Tout cela génère beaucoup de colère en Éthiopie. Certains ont inversé les rôles, mais l’Éthiopie à la capacité et la résilience pour surmonter, même seule, cette crise.

Qui sont aujourd’hui les amis de l’Éthiopie ?

Si l’Afrique nous soutient dans son ensemble, nous ne pouvons pas dire la même chose de l’Europe, où un certain nombre de pays ont ouvertement pris le parti du TPLF. L’Italie et l’Espagne sont des pays amis. La France également, en cherchant constamment à garder une position équilibrée dans cette crise.

Et les États-Unis, qui viennent d’envoyer un nouvel émissaire sur le terrain ?

Je crois pouvoir affirmer que les États-Unis ont une position bien plus équilibrée aujourd’hui que dans un passé récent. La compréhension de la situation et de ses enjeux n’est pas encore totale, mais leur appréciation sur le terrain est bien meilleure. Notre volonté est de travailler avec ceux qui le veulent, en bonne intelligence, dans une région qui est stratégique pour tout le monde.

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Comment les négociations ont-elles avancé pendant ces cinq mois de trêve ?

Après trente ans d’un pouvoir obtenu et gardé par les armes, le TPLF pense encore pouvoir imposer une solution politique par les armes. L’attaque du 24 août a été déclenchée dans ce but précis. Tant qu’il sera dans cet état d’esprit, nous resterons dans une impasse. Quel que soit le parti, les règles de base d’une démocratie sont les mêmes pour tous. On ne peut pas disposer d’une armée pour s’imposer par la force.

Faut-il envisager une nouvelle architecture fédérale du pays, avec ou sans le Tigré ?

L’un de nos principaux griefs à l’encontre des médias est justement de confondre Tigré et TPLF. J’ajoute que malgré les annonces les plus alarmistes, l’Éthiopie n’a pas explosé. Il peut y avoir une fragmentation au niveau de nos élites politiques, dont certaines n’hésitent pas à instrumentaliser les lignes de fracture communautaires pour faire avancer leur propre agenda, mais les communautés elles-mêmes ne s’opposent pas les unes aux autres. Les populations vivent ensemble depuis des millénaires pour mettre en place un tissu social solide, qui permet de résister à la folie de quelques-uns.

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Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

D’abord qu’elle nomme clairement l’agresseur. Ne pas le nommer l’encourage à poursuivre ses actes. Ensuite, qu’elle exerce des pressions pour que le TPLF revienne à la table des négociations. Nous avons manifesté notre disponibilité à discuter sous l’égide de l’UA. C’est aux Africains de régler ce problème africain. L’UA a toute la crédibilité nécessaire pour remplir cette mission et le président Olusegun Obasanjo toute l’expertise et les connaissances pour tenir son rôle. C’est dans cette voie qu’il faut poursuivre.

Que vous inspire l’entrée dans le conflit de l’Érythrée ?

D’abord, il faut rappeler que le TPLF avait attaqué l’Érythrée, il y a deux ans, en lançant des roquettes sur Asmara. Les responsables du TPLF ont ouvertement affirmé, à plusieurs occasions, qu’ils allaient renverser le régime. Le TPLF est en guerre avec tout le monde et sa folie est à l’origine de la souffrance de nombreuses populations civiles. C’est pour cela qu’il est important de condamner ses actions.