Économie

Chine : au pays de l’or rouge

Ex-colonie britannique, Hong Kong est devenu l’une des principales places financières offshore de la planète. Mais les dirigeants de la République populaire se gardent bien de le crier sur les toits !

Par - Sébastien Le Belzic, à Pékin et Hong Kong
Mis à jour le 10 mai 2013 à 10:03

Hu Jintao avait exigé qu’Hong Kong ne soit pas mentionné dans la liste grise des paradis fiscaux. © AFP

A Hong Kong, ce ne sont plus les banquiers qui font la loi. Ce sont les avocats. À Central District, le quartier des affaires, les cabinets de conseil financier, les fonds d’investissement et les avocats d’affaires sont désormais plus nombreux que les banques traditionnelles. Dans ce minuscule territoire aux portes de la Chine, ces derniers sont désormais plus de trois mille.

« Chaque jour, nous traitons plusieurs centaines de demandes d’investisseurs étrangers qui souhaitent profiter d’avantages fiscaux », explique l’un d’eux. L’économie de l’ex-colonie britannique est en effet la plus libérale au monde. C’est un paradis fiscal à un jet de pierre de la Chine communiste. Un coffre-fort à l’usage des plus grandes fortunes de la région. Selon le Boston Consulting Group, quelque 1 000 milliards de dollars (766 milliards d’euros) de fonds étrangers auraient trouvé refuge à Hong Kong et à Singapour – l’autre paradis fiscal asiatique. À ce rythme, les deux villes auront dans quinze ans supplanté la Suisse en tant que plus grand centre financier offshore de la planète.

Secret bancaire

Lors du G20 de Londres, en avril 2009, le président chinois Hu Jintao avait exigé que Hong Kong, ce royaume du secret bancaire, ne soit pas mentionné dans la liste grise des paradis fiscaux. De fait, son nom n’apparaît que dans un discret entrefilet de bas de page… Quatre ans plus tard, rien n’a changé : le G20 flanque à Hong Kong une paix royale. Et ce n’est pas François Hollande, le président français, qui lui en a soufflé mot lors de sa première visite en Chine, les 25 et 26 avril. « Les pressions internationales sont à peu près nulles, confirme un diplomate. On a l’impression que, quoi qu’il arrive et grâce à la tutelle chinoise, le gouvernement de Hong Kong peut dormir tranquille. »

La très grande majorité des quelque 900 000 sociétés enregistrées ici appartient à des étrangers et n’a aucune activité réelle sur le territoire. Créer une limited company ne prend que quelques jours et coûte moins de 1 000 euros. On peut tout faire à distance grâce à des packages clés en main proposés par tel ou tel intermédiaire – ils sont ici des centaines. Il est également possible d’acheter une société « sur l’étagère », c’est-à-dire toute prête, avec ses statuts, ses certifications d’actions et même le nom de son administrateur. Il ne reste plus alors qu’à ouvrir un compte au nom de cette société dans l’une des deux cents banques représentées sur le territoire.

Place financière

« Hong Kong est une place financière intéressante tant pour les sociétés cotées que pour les investisseurs, explique Ronald Arculli, le président de la Bourse locale. Il n’y a aucune restriction sur les mouvements de capitaux et les taxes sont très simplifiées. Il n’y en a par exemple ni sur les dividendes, ni sur les gains financiers, ni sur l’impôt sur les successions. La devise est convertible, et les titres peuvent circuler librement. Mais le cadre législatif est bien défini. Et le secteur bancaire et boursier est stable. »

La forme la plus prisée est ici la BVI, sigle désignant une société off­shore enregistrée aux British Virgin Islands (les îles Vierges britanniques). Les BVI seraient ainsi la deuxième source d’investissements étrangers en Chine. Et la première destination choisie par les exilés fiscaux chinois. On estime que 40 % des sociétés offshore enregistrées dans le monde sont des BVI. Une grande partie d’entre elles ont un pied à Hong Kong. Les îles Vierges ont donc ouvert cette année dans l’ex-colonie britannique davantage qu’une simple représentation : un véritable consulat habilité à délivrer des visas aux exilés fiscaux.

Les scandales récents ont tous débuté de la même manière : par la découverte d’avoirs dans des paradis fiscaux.

Opacité totale

Selon Hill & Associates, un cabinet de consultants, la majorité des BVI appartient à des Chinois, ce qui « représente beaucoup d’argent ». Les capitaux chinois échappant à l’impôt transitent par Hong Kong avant de prendre le chemin des îles Vierges. Là-bas, aucune comptabilité n’est demandée, les formalités sont très simples et l’opacité totale. Le représentant des îles Vierges à Hong Kong jure que « l’anonymat de ses clients chinois ou hong-kongais » sera toujours respecté.

« En Chine, la monnaie n’est pas convertible, nous explique un homme d’affaires européen. Les impôts y étant très élevés, la plupart de nos partenaires ne tiennent pas à y conserver leurs liquidités. Ils craignent d’être emprisonnés pour corruption, ou d’être plus lourdement imposés. Alors ils veulent tous créer une société écran dans un paradis fiscal ! »

C’est la mésaventure survenue à Jean-Jacques Augier, l’ancien trésorier de la campagne présidentielle de François Hollande, qui possède en Chine plusieurs boucheries et un réseau de librairies (International Bookstores), conjointement avec un partenaire local, Xi Shu, éminent membre du Parti communiste et de la Conférence consultative politique du peuple chinois, et cependant fervent adepte des paradis fiscaux.

Inculpations

Les scandales dont la République populaire a été récemment le théâtre ont tous débuté de la même manière : par la découverte d’avoirs dans des paradis fiscaux. Ce fut le cas pour Bo Xilai, ancien ministre du Commerce et chef du Parti à Chongqing, aujourd’hui inculpé pour corruption. Lui et sa famille posséderaient à Hong Kong plusieurs dizaines d’entreprises, des appartements et de nombreux comptes en banque. Bo Xiyong, autre parlementaire et frère du précédent, était pour sa part le patron de HKC Holdings, une société spécialisée dans l’énergie et les infrastructures montée avec un milliardaire indonésien. Bien à l’abri à Hong Kong, les deux hommes avaient en 2010 réussi à lever 25 millions de dollars auprès d’une société d’investissement américaine.

Même la famille de Xi Jinping, l’actuel président, ne serait pas, s’il faut en croire l’agence de presse Bloomberg, exempte de tout reproche : elle posséderait à Hong Kong au moins six propriétés, le plus souvent gérées par des sociétés écrans. Au total, on estime que plus du tiers des appartements de luxe dans l’ancienne colonie appartiennent à des Chinois.

Pékin refuse pourtant de faire le ménage. C’est que, membre du Parti ou homme d’affaires, chacun trouve son compte à la situation. Le mois dernier, le gouvernement de Hong Kong a tenté d’imposer en catimini le secret le plus absolu sur l’organigramme des entreprises enregistrées dans l’ex-colonie. Le public n’aurait plus eu accès à l’identité ni à l’adresse des présidents et des directeurs de limited company, qui n’auraient plus été désignés que par un code secret. Le tollé fut tel que les autorités on fait machine arrière. Mais pour combien de temps ?

Aux armes cybercitoyens !

Après les responsables américains, russes et français, les Chinois vont-ils à leur tour être contraints de rendre public leur patrimoine ? Ce serait une étape sans doute décisive de la lutte contre la corruption. Le débat est récurrent mais, cette fois, l’opinion est chauffée à blanc. Grâce à internet et à la grande armée des blogueurs – ils sont un demi-milliard. Quand, en octobre 2012, le quotidien The New York Times (qui, pour cette enquête, vient d’obtenir le prix Pulitzer du reportage international) révéla que Wen Jiabao, l’ancien Premier ministre, et sa famille étaient à la tête d’une fortune estimée à 2,1 milliards d’euros, le Net s’enflamma. Depuis, il ne se passe plus une semaine sans qu’un internaute fouille les tiroirs d’un cadre du Parti : montres de luxe, appartements à Hong Kong, exil fiscal à Singapour, mode de vie dispendieux… Plus rien n’échappe à la vigilance de ces cybercitoyens. Officiellement, tous les dirigeants doivent déclarer leurs biens et ont interdiction de posséder des comptes à l’étranger. En réalité, il n’existe aucune instance de contrôle indépendante. Seul Yu Zhengsheng, ancien secrétaire du PCC à Shanghai et nouveau membre du Bureau politique, s’est dit prêt à révéler le détail de ses biens personnels… À condition, bien sûr, que le Parti le lui demande. S.L.B.