Politique

Maroc-France : Youssef Badr, « le magistrat qui vient de loin »

Rien ne prédestinait ce fils d’immigrés marocains à devenir une figure du système judiciaire français, occupant l’un des plus hauts postes de la fonction publique. Récit d’un parcours encore (trop) minoritaire.

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Mis à jour le 10 septembre 2022 à 10:09

Youssef Badr. © DR

Ténacité : caractère de quelqu’un qui s’attache à la réalisation de ses projets, quels que soient les obstacles, nous dit le Petit Larousse. Et c’est sans doute, avec l’humilité, ce qui frappe le plus lorsqu’on rencontre le magistrat Youssef Badr. À la manière des coureurs de fond – il est détenteur de plusieurs titres, dont celui de champion de cross d’Ile-de-France en novembre 2021 –, il a de l’endurance et du souffle.

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Né à Levallois en 1981 dans une famille modeste d’immigrés marocains originaires du Souss – sa mère était femme de ménage, son père ouvrier dans le bâtiment – arrivés en France à la fin des années 1970, rien ne le prédestinait à devenir une figure majeure du monde judiciaire français. Un monde loin, très loin de celui où il a grandi – dans le Val-d’Oise, entre Cergy et Eragny-sur-Oise –, et dont il n’avait ni les codes ni le carnet d’adresses…

« Mes parents m’ont transmis des valeurs fondamentales telles que l’importance du travail honnête, le respect et la résistance face aux difficultés de la vie ou à l’adversité », se souvient celui qui, à 41 ans, est vice-président du tribunal judiciaire de Bobigny. « Ma chance aura été d’être l’avant-dernier [d’une fratrie de cinq], ce qui a fait que j’ai pu bénéficier de l’aide de mes aînés, et tout particulièrement ma grande sœur, pour tout ce qui concerne les devoirs et l’école. »

Demain, c’est loin…

Pourtant, la faculté de droit, Youssef Badr y atterrit un peu par défaut, sans grande conviction, lui qui se voyait plutôt dans une école de commerce. Il commence par un DUT Carrière Juridique à l’université de Paris XIII-Villetaneuse, avant d’enchaîner avec une licence de droit.

« À cette époque-là, je ne savais pas très clairement ce que je voulais faire. J’allais passer les examens avant tout pour ne pas perdre ma bourse », plaisante-t-il à moitié. « J’ai failli laisser tomber en cours de route puisque je travaillais parallèlement à mes études. Je suis finalement allé au bout après les rattrapages. »

Mais en maîtrise, Youssef Badr fait une rencontre qui va tout changer : Dany Cohen, éminent professeur de droit privé (Sciences-Po Paris), qui enseignait alors à l’Université Paris XIII, où il dirigeait l’Institut d’études judiciaires.

« Il est le premier à avoir cru en moi. Convaincu que j’avais du potentiel, il m’a persuadé qu’il fallait voir grand et viser l’École nationale de la magistrature [ENM]. » S’ensuit une période ardue, le concours pour intégrer l’ENM étant très sélectif et les écoles pour s’y préparer, généralement privées, assez coûteuses.

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« J’avais de l’eczéma tellement j’angoissais. Je travaillais sans relâche car je craignais plus que tout d’échouer et que ma mère se retrouve à devoir rembourser les 15 000 euros que j’avais empruntés à la banque… », raconte sans détours l’homme à la silhouette longiligne.