Culture

Retour au bled, rodéo urbain, culture du khat… cinq films à voir en septembre

Les souvenirs de la cité Gagarine ou de l’Algérie des années 1960, l’actualité brûlante d’une jeunesse qui joue avec le danger : les films de la rentrée racontent l’urgence du temps qui passe. Une sélection Jeune Afrique.

Mis à jour le 9 septembre 2022 à 17:47

© MONTAGE 190 Jeune Afrique

Kad Merad, prix Nobel

Kad Merad et Fatsah Bouyahmed dans « Citoyen d’honneur » de Mohamed Hamidi © APOLLO FILMS

Kad Merad et Fatsah Bouyahmed dans « Citoyen d’honneur » de Mohamed Hamidi © APOLLO FILMS

Le Franco-Algérien Samir Amin, qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature, est invité par sa ville natale, Sidi Mimoun, pour y être nommé citoyen d’honneur. Dépressif, incapable de se mettre à l’écriture d’un nouveau roman, éloigné de l’Algérie depuis qu’il l’a quittée quarante ans plus tôt pour fuir les persécutions politiques, l’écrivain refuse. Comme il refuse les innombrables invitations qui s’entassent sur son bureau. Jusqu’à ce que, sans trop savoir pourquoi, il décide de sauter sur cette occasion de revoir le lieu où il a passé sa jeunesse et qui, avec ses habitants, a inspiré l’intrigue et les personnages de plusieurs de ses livres.

Samir Amin, c’est Kad Merad, humoriste devenu star du grand écran qu’on ne présente plus. Le réalisateur, c’est Mohamed Hamidi, qui en 2016 a connu un immense succès avec sa comédie « La vache », son deuxième film, qui racontait le périple d’un paysan algérien monté du bled au Salon de l’agriculture à Paris, avec son encombrant bovin. On l’a compris, le retour au pays natal de Samir Amin sert de prétexte à une comédie dans la même veine, où l’émotion le dispute à la drôlerie.

Il s’agit assurément d’un bon divertissement, lequel doit beaucoup à la virtuosité des seconds rôles, à commencer par celui de Fatsah Bouyahmed alias Miloud, désopilant employé de mairie chargé de coacher l’écrivain, et Oulaya Amamra alias Selma, jeune étudiante révoltée qui rappellera à Samir Amin son passé militant, réactivant au passage son désir d’écrire. Mais pas que. Car, en situant l’histoire dans le pays d’origine aussi bien du réalisateur et scénariste que de son acteur principal, Mohamed Hamidi propose en creux un portrait de l’Algérie d’aujourd’hui. D’autant que le tournage a eu lieu pendant les manifestations du Hirak. Bien qu’il s’en défende quand on l’interroge – « Un film politique ? Je ne pense pas » – contredit sur ce point par Kad Merad – « Un film engagé ? Certainement ! » – Mohamed Hamidi dresse un constat accablant sur le pays que découvre Samir Amin, où règnent la corruption, le népotisme, le mépris des autorités envers le peuple et la censure.

« Citoyen d’honneur » garde néanmoins sa légèreté grâce à l’empathie qu’a le réalisateur pour presque tous ses personnages. Il fera sans doute rire cette majorité d’Algériens qui savent se moquer de leurs propres travers et surtout, de ceux de leurs gouvernants. Jusqu’à quel point ? On peut noter que le film a été tourné au Maroc, Mohamed Hamidi lui-même doutant qu’il ait pu tourner en Algérie…

« Citoyen d’honneur » de Mohamed Hamidi, sortie en France le 14 septembre


Jeune fille en roue arrière

Julie Ledru dans « Rodéo » de Lola Quivoron  © Les films du Losange

Julie Ledru dans « Rodéo » de Lola Quivoron © Les films du Losange

Le film avait fait l’effet d’une bombe lors de sa présentation au festival de Cannes et emballé les critiques. À juste titre. Aussi devrait-il séduire le grand public. Même si ce sera parfois pour de mauvaises raisons. Car la pratique du rodéo urbain a suscité nombre de polémiques ces derniers mois à cause d’accidents provoqués par les adeptes de ce « sport » bruyant et dangereux, prisé des jeunes des cités françaises. Or « Rodéo », qui évoque la passion irrésistible d’une jeune fille pour le « cross bitume », ne se veut en rien une apologie des dérives du comportement des motards sur la voie publique.

Premier film très radical, sans aucun temps mort, non sans rapport à cet égard avec l’avant-dernière palme d’or cannoise « Titane » également réalisée par une jeune femme, « Rodéo » est avant tout un film qui célèbre à la manière de « La Fureur de vivre » époque James Dean, les noces homme-machine et le besoin d’adrénaline de certains individus. En l’occurrence, celui d’une marginale amorale et déterminée à peine sortie de l’adolescence qui réussit à se faire respecter par une bande de motards et réclame le droit de vivre comme elle l’entend, jusqu’où elle l’entend. Son portrait, formidablement incarné par Julie Ledru, premier rôle d’une véritable dingue de moto qui pose volontiers avec son engin dans sa chambre, restera dans les mémoires.

« Rodéo » de Lola Quivoron, sortie en France le 7 septembre


Daech vu de l’intérieur

Aboubakr Bensaihi dans Rebel © Jo Voets/Caviar

Aboubakr Bensaihi dans Rebel © Jo Voets/Caviar

Peut-on raconter les méfaits de Daech et les activités de ses complices en Europe à travers un film qui emprunte au film de guerre, au thriller, au western et même à la comédie musicale ? Certes, après leurs aventures hollywoodiennes (les récents « Bad boys for life » et « Miss Marvel »), les Belgo-Marocains Adil El Arbi et Bilal Fallah reviennent à un cinéma sinon plus classique, du moins plus proche des préoccupations qui les concernent.

Afin de démonter le système de l’État islamique, ils racontent comment un jeune Belge, parti imprudemment en Syrie, se retrouve enrôlé de force par l’organisation terroriste, jusqu’à céder à un stratagème pour faire venir son frère passé sous la coupe de militants islamistes sans scrupules à Bruxelles. La mère des deux soldats malgré eux, simple femme de ménage pleine de courage (magnifique Lubna Azabal), réussira à retrouver son plus jeune enfant, dont elle ignore les horreurs auxquelles il a été confronté.

Ce film, qui pratique – à outrance ? – le mélange des genres, se déroule à un rythme effréné et ne recule jamais devant l’horreur pour documenter son propos. Impossible de rester indifférent devant l’écran si l’on accepte le traitement spectaculaire et brutal d’un tel sujet. Mais sans doute n’a-t-on encore jamais vu au cinéma un film grand public pour dénoncer aussi bien les dangers de la propagande des islamistes radicaux. À déconseiller aux âmes sensibles.

« Rebel » de Adil El Arbi et Bilal Fallah, sortie en France le 31 août


Éthiopie : le khat en noir et blanc

« Faya Dayi » de Jessica Beshir  © Merkhana Films/FEYATEY, LLC

« Faya Dayi » de Jessica Beshir © Merkhana Films/FEYATEY, LLC

Si l’on s’en tient à son sujet apparent, ce documentaire de l’Éthiopienne vivant au Mexique Jessica Beshir n’a aucune raison de retenir particulièrement l’attention. En effet, il raconte la cueillette du khat jusqu’à sa commercialisation. Cette plante aux propriétés psychotropes très populaire marque la vie quotidienne et la culture des habitants de la région du Harrar d’où est originaire la cinéaste. Un thème de reportage télé.

Mais voilà ! Ce film n’a rien à voir avec un banal documentaire. Ses images somptueuses – d’hommes, de femmes, de paysages – en noir et blanc, sa lenteur qui hypnotise le spectateur, la beauté de la photo et des personnages, servent un récit aux multiples dimensions. Sa valeur esthétique ne nuit pas à la qualité de son message économique, culturel, éthique et politique. Et on entre entièrement dans le quotidien de l’attachante communauté Oromo.

« Faya Dayi » de Jessica Beshir, disponible sur la plateforme de streaming Mubi


Gag, c’est fini

Nous avons grandi ensemble. © Les Films qui causent

Nous avons grandi ensemble. © Les Films qui causent

C’était un grand ensemble de HLM en briques de la banlieue « rouge » de Paris, à Ivry précisément. Cette cité, nommée Gagarine – Gag pour ses habitants – en l’honneur du premier cosmonaute soviétique, vient d’être détruite. Adnane Tragha, qui a longtemps vécu en face de ces bâtiments, a décidé de filmer les souvenirs de ceux qui y ont habité.

Il écrit ainsi une histoire de la cité – qui sert d’abord à loger des Français en attente de logement salubre dans l’après-guerre, lesquels seront rejoints au fil du temps par des familles d’immigrés, deux populations qui auront du mal à cohabiter. Mais surtout, le cinéaste rend un hommage plus ou moins nostalgique à un lieu où la solidarité n’était pas un vain mot, et où l’enfance était heureuse. Du moins avant que Gagarine ne pâtisse d’une mauvaise réputation à partir de la fin du XXème siècle, poussant certains de ses habitants à partir. Qu’il s’agisse d’une brillante étudiante décidée à prendre l’« ascenseur social » en rejoignant une université à Paris, ou d’un rappeur qui sait qu’il n’obtiendra la reconnaissance espérée qu’après son départ.

Même ceux-là ne sont jamais arrivés à se détacher entièrement de Gag, avec laquelle ils entretiendront toujours « un rapport d’amour et de haine », comme le dit l’étudiante. Qui n’ignore pas que « la dégradation de la cité fut surtout le reflet d’une dégradation sociale ». Une remarque qui, à elle seule, légitime ce documentaire attachant, dont l’intérêt sociologique est évident. Et qui démontre qu’il ne suffit pas de détruire des murs de brique pour anéantir un lieu de mémoire.

« On a grandi ensemble » de Adnane Tragha, sortie en France le 21 septembre