Politique

Chine-États-Unis : la guerre menace, et pas seulement en Ukraine

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine était prévisible, pourtant rien n’a réellement été fait pour l’éviter. Un signe inquiétant alors que les tensions s’avivent entre grandes puissances, en particulier autour du sort de Taïwan.

Mis à jour le 8 septembre 2022 à 09:48
François Louncény Fall

Par François Louncény Fall

François Louncény Fall est ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU et chef du Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale (Unoca).

Un drone arborant un drapeau national ukrainien géant passe au-dessus du monument de la Patrie à Kiev, lors de la fête de l’indépendance, en pleine invasion russe, le 24 août 2022. © Vladyslav Musiienko/UPI/Newscom/SIPA

Notre monde, plus que jamais, court de graves dangers créés et entretenus par l’homme. Le dérèglement climatique n’est plus une menace. Il est déjà là avec toutes ses conséquences, aussi bien sur la santé des hommes que sur leur sécurité et la paix.

Cette arme nouvelle est différente de tout l’arsenal thermonucléaire existant. C’est une arme qui menace l’existence même de l’humanité et dont on commence à voir les conséquences sur toutes les parties du globe. Une arme qui n’épargnera aucun pays, puissant ou faible, riche ou pauvre. Pour preuve, la grande sécheresse qui frappe l’Europe, accompagnée de l’incendie de dizaines de milliers d’hectares de terre. Sans compter l’impact de ces phénomènes qui bouleversent toutes les certitudes et accélèrent la crise économique mondiale. Pour y faire face, rien de mieux que de renforcer les mesures collectives pour atténuer les effets néfastes de l’homme sur la terre, notre bien commun.

À Lire Youba Sokona : « Sur le climat, l’Afrique doit éviter le piège du mimétisme avec les Occidentaux »

Pendant longtemps, la course aux armements fut la plus grande menace pour l’avenir de l’humanité. Elle existe toujours et se précise. Les mots contenus dans l’excellente tribune publiée dans Le Figaro, le 13 mai 2022, par Claude Guéant, l’ancien conseiller du président Nicolas Sarkozy, au début de la guerre d’Ukraine, nous interpellent tous. « Nous avançons vers la guerre comme des somnanbules. »

Les deux guerres les plus meurtrières qui ont marqué l’Europe – entraînant le reste du monde – se sont déroulées dans la première moitié du XXe siècle. Elles ont causé environ 18,6 millions de morts pour la première et plus de 60 millions de victimes pour la seconde, et ont vu la bestialité franchir toutes les limites avec les crimes odieux perpétrés dans les camps de la mort nazis.

À Lire Entre inondations et sècheresse : chère maudite pluie

Au lendemain de ces effroyables événements, les hommes ont pensé que plus jamais le spectre de la guerre ne menacerait l’existence de l’humanité. Ils ont imaginé un nouveau mécanisme pour assurer la sauvegarde de la paix dans le monde, par la création de l’organisation des Nations unies. Peine perdue. Les foyers de guerre sont demeurés.

À peine sorti de ces deux guerres, le monde a frôlé une autre confrontation en Corée entre les nouvelles puissances militaires dominant le monde, l’alerte maximum étant atteinte lors de la crise des missiles soviétiques de Cuba, en 1962.

Géostratégie politique malavisée

Aujourd’hui, nous assistons, impuissants, à une nouvelle guerre aux portes de l’Europe qui, si elle n’est pas maîtrisée, pourrait entraîner tous les pays européens et, à terme, une confrontation entre les puissances nucléaires. Je reste persuadé que la guerre d’Ukraine aurait pu être évitée. Abstraction a été faite de tous les mécanismes de prévention et de règlement des conflits existants. La diplomatie n’a pas usé de toutes ses capacités. Il est regrettable de constater que plutôt que de prévenir l’émergence de ce conflit, les pays continuent de l’attiser, au nom d’une géostratégie politique.

À Lire Guerre en Ukraine : ni Occident, ni Russie, l’Afrique doit développer sa propre stratégie

Dans cette guerre, il était évident dès le départ que la Fédération de Russie, se sentant menacée par son encerclement par les forces de l’Otan, prendrait la décision d’envahir militairement l’Ukraine. Une violation flagrante des principes du droit international unanimement condamnée. Les pays occidentaux nourrissent l’envie de voir la Russie s’embourber dans cette guerre avec, à la clé, la panoplie de sanctions imposées pour paralyser l’ogre russe. Ils continuent d’attiser le feu en fournissant à l’Ukraine des armes de dernière génération.

Les sanctions imposées à la Russie auront naturellement de nombreux impacts sur ce pays, mais les pays européens commencent à se rendre compte qu’ils sont les victimes collatérales de ces mesures de rétorsion, tant leur dépendance énergétique à l’égard de Moscou est évidente. D’autres conséquences aux dimensions planétaires se font sentir à plusieurs niveaux : la crise alimentaire, l’effet négatif sur le développement de l’agriculture avec la rareté des engrais produits, pour une grande part, par la Russie et l’ Ukraine.

À Lire Au-delà de l’Ukraine : Poutine, empereur et fossoyeur d’empire ?

Les menaces nucléaires proférées par le président Vladimir Poutine doivent aussi être prises au sérieux. L’usage de ce type d’arme n’est pas une chimère. L’histoire de l’humanité atteste que l’homme, depuis son apparition sur la terre, a utilisé toutes les armes qu’il a inventées. Du bâton à la pierre, des pieux à la lance, du couteau à l’épée , du fusil au canon et, depuis les deux dernières guerres, l’arme chimique, l’aviation, la marine, et, le comble, l’arme atomique. Toutes les sources attestent que les États-Unis n’avaient nullement besoin d’utiliser la bombe atomique à Hiroshima ou à Nagasaki en 1945, le Japon étant déjà vaincu militairement. Mais, puisque l’arme atomique était née, il fallait l’utiliser.

L’on est en droit de s’inquiéter des tournures de ce conflit russo-ukrainien qui commence à toucher la Crimée, que la Russie avait annexée des années auparavant et qu’elle considère comme partie intégrante de son territoire – guerre qui pourrait toucher rapidement d’autres pays européens membres de l’Otan. Une confrontation majeure pourrait surgir alors, pour le malheur du monde entier.

À Lire Russie-Ukraine : le jeu d’équilibriste de Macky Sall, voix du Sénégal et de l’UA

Dans une autre partie du monde, une menace pèse également sur la paix mondiale. Cette fois, elle pourrait mettre face à face deux puissances militaires, nucléaires de surcroît, la première et la deuxième économie mondiale. Deux foyers sont déjà identifiés, avec des intensités différentes, mais tous deux susceptibles de déclencher un conflit entre les États-Unis d’Amérique et la République populaire de Chine.

La reconquête de l’île de Taïwan, détachée de la Chine populaire à la fin de la guerre civile qui avait opposé nationalistes et communistes et été suivie de la victoire des troupes de Mao Tsé-toung, en est un. Le leader nationaliste Tchang Kaï-check, après sa fuite le 8 décembre 1949, se réfugia sur l’île de Formose où il établit son gouvernement, soutenu par les États-Unis d’Amérique et bénéficiant de leur appui militaire. Depuis, la longue lutte de la République populaire de Chine pour recouvrer sa place aux Nations unies, et elle n’a jamais renoncé à recouvrer sa légitimité sur l’île de Taïwan, qu’elle considère comme une partie intégrante de son territoire.

À Lire Crise alimentaire : comment l’UA et l’UE veulent faire face

La modification du statut quo sur les îles chinoises de la mer de Chine est aussi une source réelle de confrontation entre les États-Unis d’Amérique et la République populaire de Chine.

Mâle dominant et harem

L’histoire des empires ressemble au règne animal, au sein duquel la loi du plus fort est la règle et où, en filigrane, règne le mâle dominant. Chaque fois qu’un jeune se sent la force d’affronter le dominant, une lutte féroce s’établit entre eux pour désigner celui qui prendra le contrôle du harem. Il en est de même pour les empires qui connaissent débuts, apogée et déclin, comme ce fut le cas de ceux des pharaons, des Romains, des Grecs, des Ottomans ou des Britanniques.

Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, écrivait dans son livre L’Amérique face au monde. Quelle politique étrangère pour les États-Unis, que le déclin des États-Unis arriverait. Mais ni aussi tôt que le prédisent certains dans le monde, ni aussi tard que le pensent les Américains.

À Lire [Tribune] Covid-19 : Taïwan, partenaire stratégique de l’Afrique

Plusieurs signes avant-coureurs de cette évolution sont perceptibles de nos jours. L’Amérique d’aujourd’hui est très différente de celle des années 1940 et de l’après-guerre, période durant laquelle les États-Unis avaient investi 16,5 milliards de dollars (l’équivalent de 173 milliards de nos jours) dans la reconstruction des pays européens dévastés par le conflit, sans compter le relèvement du Japon.

Aujourd’hui, la République populaire de Chine, devenue la seconde puissance économique du monde dominant le commerce mondial et disposant d’un impressionnant cash flow, se sent en mesure de défier les États-Unis. Selon plusieurs sources, elle a dégagé, en 2021, un excédent commercial de 690 milliards de dollars, pendant que les États-Unis, eux, traînent un déficit budgétaire colossal de 668 milliards de dollars.

Toutefois, l’Amérique conserve encore une avance économique et financière, militaire et culturelle, sans compter son succès en matière d’innovation technologique. Cet écart lui permet de maintenir son hégémonie mondiale et sa place de première puissance planétaire.

À Lire Chine-Afrique : au Focac de Dakar, Macky Sall et Xi Jinping affichent leur unité

Mais le débat sur la mutation est engagé à plusieurs niveaux. Des chercheurs, politologues, dont mon ancien excellent collègue singapourien au Conseil de sécurité Kishore Mabubani, estiment que le XXIe siècle est celui de l’Asie, la Chine jouant le rôle moteur.

Pékin tente de changer le statut quo en mer de Chine, en déployant une impressionnante flotte dans cette partie du monde pour contrer l’influence de la 7e flotte américaine. Le premier test se fera sur l’île de Taïwan. Si, d’aventure, Taïwan décidait de proclamer son indépendance, il est loisible de penser que l’île, qui est à portée de main de la République populaire de Chine, serait envahie immédiatement par les forces armées de Beijing. L’autre hypothèse est une invasion de Taïwan par l’armée chinoise. Dans ces deux cas de figure, que feront les États-Unis d’Amérique face à l’annexion d’un territoire auquel ils sont liés par un accord de défense ?

Actuellement, les regards se portent sur deux parties du monde, l’Europe et l’Asie. Une réédition de la situation qui prévalait durant la Deuxième Guerre mondiale, avec l’Allemagne d’un côté et le Japon de l’autre. Les dernières manœuvres militaires des forces russes et chinoises sont-elles le signe d’une nouvelle alliance face au monde occidental ?

Je n’oublierai pas de mentionner des conflits récurrents non résolus comme la crise du Moyen-Orient, le nucléaire iranien, l’apparition des extrémismes violents comme al-Qaïda, Daech ou l’État islamique.

Il est temps que la communauté internationale prenne la mesure des menaces réelles qui pèsent sur la paix mondiale pour trouver les moyens de désamorcer cette tension visible qui risque de plonger le monde dans des jours sombres pour la survie de l’humanité.