Politique

Tunisie : Charfeddine s’attaque aux syndicats sécuritaires

En suspendant les prélèvements automatiques des cotisations de tous les syndicats sécuritaires, le ministre de l’Intérieur, fidèle parmi les fidèles du président, cherche-t-il à éviter les irrégularités ou à éteindre la contestation ?

Par - à Tunis
Mis à jour le 5 septembre 2022 à 11:46

Le ministre tunisien de l’Intérieur Taoufik Charfeddine. © Ons Abid

Entre le ministre de l’Intérieur et le Syndicat national des forces de sécurité intérieure (SNFSI), connu pour être le trublion des huit syndicats regroupant des sécuritaires, la tension est à son comble.

Dans la nuit du 1er au 2 septembre, l’escalade s’est conclue par une violente altercation entre les militants du SNFSI, en sit-in à l’aéroport de Tunis et à Sfax, et les forces de l’ordre, mandatées par le ministère pour démanteler les tentes installées à cette occasion. Sécuritaires contre sécuritaires : du jamais vu en Tunisie.

Point de départ du contentieux : l’interruption, le 7 août, du spectacle de Lotfi Abdelli à Sfax par des agents affiliés au syndicat. Ce soir-là, les critiques et les moqueries de l’humoriste ne passent pas. Les agents jugeant alors que c’est leur corps qui est attaqué, ils refusent de continuer à sécuriser le spectacle.

L’affaire prend une telle ampleur que Lotfi Abdelli jette l’éponge, interrompt sa tournée et annonce son exil volontaire. Le président Kaïs Saïed lui a apporté son soutien en l’assurant de son respect de la liberté d’expression.

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Les membres du SNFSI sont coutumiers des sorties de route et des interventions musclées, y compris quand ils ne sont pas en service. « Ils sont très actifs à Sfax », explique un militant du Parti destourien libre (PDL), une formation qui se voit régulièrement interdite de manifestation.

Le bébé et l’eau du bain

Pourtant, et contrairement à ce que laisse penser la dénomination du syndicat, ce dernier est peu représentatif des forces de l’ordre. D’autres syndicats ont bien plus d’adhérents, comme celui des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention (SFDGUI), qui en compte plus de 36 000.

Mais ils n’en disposent pas moins d’une capacité de nuisance. Ils seraient ainsi « derrière près de 80 % des problèmes » impliquant des forces de l’ordre, selon le chroniqueur Haythem el-Mekki, qui s’étonne que leur comportement n’émeuve pas leur ministère de tutelle. « Ils se prennent pour Zorro, ils ont des agissements inadmissibles. De quoi croire qu’ils ont des appuis solides qui les instrumentalisent », commente un avocat agressé l’an dernier.

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Sans faire dans le détail, le ministre de l’Intérieur Taoufik Charfeddine décide fin août de suspendre les prélèvements automatiques des cotisations – qui s’élèveraient à 40 millions de dinars (12,5 millions d’euros) par an – de tous les syndicats des forces de l’ordre, sans distinction. La méthode interroge sur l’instrumentalisation par le pouvoir des critiques contre le SNSFI. Sans compter que les syndicats jouent un rôle social non négligeable pour leurs adhérents.

Outre l’activité classique d’encadrement et de défense des droits, les syndicats agissent également comme un comité d’entreprise. Des conventions auprès des hôpitaux, des médecins spécialistes ou des commerces permettent aux agents de boucler leur fin de mois avec un syndicat qui assure le paiement et se porte ainsi garant pour ses affiliés.

Défaillance de procédure

« C’est essentiel par ces temps difficiles, surtout avec la rentrée scolaire », observe un gestionnaire de cotisations, tandis qu’une adhérente souligne qu’elle a « démarré dans la vie grâce aux facilités négociées par le syndicat. J’ai même pu offrir une omra [petit pèlerinage] à mes parents. Ce sont des choses simples mais difficiles à financer avec deux salaires et deux enfants ».

C’est une défaillance qui a permis au ministre de prendre une telle mesure. Depuis 2011, la loi prévoit en effet que l’autorisation de prélèvement des cotisations doit être enregistrée auprès d’un tribunal, visée par un juge et porter l’empreinte du donneur d’ordre. Une procédure qui n’est pas respectée.

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« Il aurait suffi de rappeler les uns et les autres aux bons usages, sans en arriver à cette décision. La sagesse aurait aussi commandé qu’une phase transitoire soit aménagée. Imaginez l’embarras des affiliés et les perturbations provoquées… », déplore Lotfi, membre d’une brigade anti-terroriste et affilié à l’un desdits syndicats. Alors que les sécuritaires reprochent régulièrement à leur hiérarchie depuis 2011 de ne pas être à l’écoute de leurs revendications, cette mesure risque d’aggraver le climat social au sein de la profession.