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La nouvelle Éthiopie

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Société

Éthiopie : une étoile est née

Celle apparue sur le drapeau national en 1996 pour figurer la diversité, l’unité et la prospérité n’est plus seulement un symbole. Largement inspiré de celui de la Chine, le modèle de développement du pays affiche quelques succès impressionnants. Même s’il montre ses premiers signes d’essoufflement.

Mis à jour le 27 mai 2013 à 16:47

Un pays à la nature inhospitalière, figé dans sa culture millénaire et périodiquement rongé par les famines… En Occident comme dans le reste de l’Afrique, les clichés sur l’Éthiopie ont la vie dure. Mais à Addis-Abeba, c’est un choc qui attend les esprits empreints d’idées reçues. Hérissée de grues et d’échafaudages de bois, la ville est prise d’une frénésie de construction, avec sa future ligne de tramway, ses imposants chantiers d’immeubles et ses larges avenues en travaux. Et la capitale n’est pas une vitrine privilégiée au milieu de provinces à l’abandon. Aux quatre coins du pays, des projets ambitieux sont en cours, de la ligne de chemin de fer (dans l’Est) aux barrages géants sur le Nil Bleu (Nord-Ouest) et la rivière Omo (Sud), en passant par des dizaines de milliers de kilomètres de route.

Le deuxième pays le plus peuplé du continent – bientôt 90 millions d’habitants – s’est mis en mouvement, et son modèle de développement, largement inspiré de celui de la Chine (économie de marché, forte intervention de l’État et autoritarisme), a enregistré quelques succès impressionnants. Entre 2004 et 2012, l’Éthiopie a commencé à s’industrialiser et a affiché une croissance moyenne supérieure à 10 % par an, qui a fait reculer la part de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté national (moins de 0,60 dollar par jour) de 38,7 % à 29,6 %. Le taux de scolarisation est désormais proche de 100 %, et l’espérance de vie a progressé de dix ans depuis 1995.

En 2012, pour la première fois depuis 1930 et l’accession au trône de l’empereur Haïlé Sélassié, une transition ordonnée a eu lieu à la tête du pays. Après le décès du Premier ministre Mélès Zenawi, au pouvoir depuis vingt et un ans, un homme neuf, Hailemariam Desalegn, a été investi en septembre 2012, et les rivalités au sein de la coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), semblent pour l’instant avoir été mises de côté pour préserver la stabilité.

Liens stratégiques

Ces avancées ne seront pas de trop pour relever les défis auxquels le pays est confronté. Sa croissance démographique soutenue annonce l’arrivée sur le marché du travail de plusieurs dizaines de millions de jeunes d’ici à 2020. Éduqués, ils ne pourront tous être absorbés par le secteur agricole, qui occupe plus de 80 % de leurs parents. L’État, qui concentre ses ressources sur les infrastructures, ne détient pas, seul, la solution pour les faire vivre. D’autant que la croissance ralentit – se stabilisant à 6,5 % en 2013 et pour les quatre années suivantes, selon le Fonds monétaire international (FMI) – et que l’inflation reste problématique, même ramenée à moins de 10 % par an (après avoir atteint 44 % en 2008). Addis-Abeba se tourne donc de plus en plus vers les investissements étrangers. Ils sont en augmentation, malgré l’enclavement du pays, une administration peu efficace et le verrouillage de plusieurs secteurs clés, dont les télécoms (Ethio Telecom conserve le monopole) et la finance.

Le pays est le quatrième d’Afrique subsaharienne par son PIB.

La diplomatie éthiopienne devrait permettre de faire progresser encore ces investissements en jouant sur tous les tableaux. Elle entretient des liens stratégiques avec les États-Unis et l’Union européenne, qui fournissent l’essentiel de l’aide au développement (2,7 milliards d’euros en 2011, la plus importante du continent), mais est aussi très proche de la Chine, son premier partenaire commercial. Elle noue en outre des partenariats avec les pays émergents, comme ceux du Golfe, la Turquie et l’Inde. Propriétaire des terres, l’État a mis à leur disposition des centaines de milliers d’hectares à des prix dérisoires. Il s’agit de développer une agriculture intensive sur des superficies « non exploitées », selon le gouvernement. Mais d’après l’ONG Human Rights Watch, le programme de villagisation dans la région de Gambella masque des déplacements de population forcés.

Tensions

Le système politique ne permet pas de représenter les opinions dissidentes : l’EPRDF et ses alliés détiennent 99,6 % des sièges au Parlement. Les tensions ethniques restent vives et la minorité tigréenne (dont était issu l’ancien Premier ministre) est régulièrement accusée de s’arroger tous les pouvoirs. Malgré le fédéralisme, des conflits séparatistes subsistent dans l’Ogaden, près de la Somalie. À cela s’est ajouté, en 2012, un phénomène inédit dans ce pays où les religions coexistent pacifiquement : la contestation d’une partie des musulmans (qui représentent un gros tiers de la population) devant les prétentions du gouvernement à choisir leurs leaders.

Face à ces défis, Addis-Abeba peut compter sur une tradition étatique séculaire, un appareil sécuritaire solide et une vision pour son développement. Si le gouvernement parvient à apaiser les tensions et à tenir ses engagements, l’Éthiopie pourrait devenir, d’ici à 2020, un pays de 120 millions d’habitants à revenu intermédiaire. Une véritable puissance continentale.