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Roger Smith : « Le pillage et la corruption sont devenus la norme » en Afrique du Sud

Dans le quartier de Cape Flats, au Cap.

Dans le quartier de Cape Flats, au Cap. © AFP

L’auteur de « Mélanges » de sangs, Roger Smith, revient avec un roman policier qui porte un regard amer sur la société sud-africaine contemporaine. Bien loin des espoirs de l’ère Mandela.

Chez Roger Smith, on meurt à tour de bras. Le plus souvent abattu d’une balle dans le dos, dans la tête ou en plein coeur, mais rarement dans son lit. L’homme est affable et l’on s’étonne presque qu’il en connaisse aussi long sur la gâchette et le couteau. Ses romans sont sanglants – il s’en excuse presque, rejetant la faute sur la violence de la société qu’il décrit -, et le dernier (Le sable était brûlant, paru en mars) ne fait pas exception. On y croise Disaster Zondi, héros de Mélanges de sangs dont on nous promet que c’est là sa dernière apparition, Robert Dell, dont la famille entière périt avant la seizième page, la jeune Sunday, promise à un mariage forcé, des Zoulous abrutis par la drogue et l’alcool, des flics corrompus, des élites corrompues… L’écriture est acide et rythmée. L’Afrique du Sud de Roger Smith pue la sueur et le sang. Interview.

Jeune Afrique : N’avez-vous jamais entendu parler de happy ends ?

Roger Smith : Dans la vie, les fins heureuses sont rares et la société sur laquelle j’écris est extraordinairement violente, alors je ne me sens pas tenu de finir mes romans sur une lueur d’espoir.

N’y a-t-il pas d’espoir non plus pour l’Afrique du Sud ?

Pour que nous avancions dans la bonne direction, il faudrait que nous soyons lucides sur ce que nous sommes devenus. Mais notre pays tout entier a été construit sur des mensonges : d’abord, le gouvernement afrikaner a voulu nous faire croire que l’apartheid était une bonne chose, que l’on pouvait vivre séparés mais égaux. C’était un énorme mensonge. Puis quand Thabo Mbeki a été élu, à la fin des années 1990, on nous a dit que le VIH et le sida n’étaient pas liés, que nous n’étions pas confrontés à une catastrophe sanitaire, qu’il suffisait de manger des pommes de terre et un peu d’ail… Ce mensonge-là a coûté la vie a des centaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, le gouvernement persiste à nous dire que tout va bien, que la criminalité est en baisse, que la pauvreté recule… C’est faux ! J’ai honte de le dire, mais les pauvres étaient mieux lotis sous l’apartheid.

Aucun progrès n’a été fait ?

Le fossé entre les riches et les pauvres est plus grand qu’il ne l’était il y a vingt ans. Dieu sait pourtant que je voulais la fin de l’apartheid… C’est une chose pour laquelle tant de gens se sont battus ! Et je ne parle même pas pour moi, puisque, par le simple fait que je suis né blanc, j’étais un privilégié. Mais pensez à ces millions de personnes à qui on a promis que leur vie allait s’améliorer et pour qui les choses n’ont fait qu’empirer ! Que reste-t-il aujourd’hui ? Une élite dirigeante qui s’enrichit sans cesse, quand la grande majorité des Sud-Africains est ignorée. Je ne suis pas pessimiste pour le plaisir et je ne suis en aucun cas nostalgique de l’apartheid. Mais je refuse de faire l’apologie du système actuel juste parce que la ségrégation est terminée.

Aucun progrès, dites-vous, mais les statistiques montrent tout de même que la criminalité a diminué…

Parlons des viols. Les chiffres officiels indiquent qu’une femme est violée toutes les 17 secondes, mais précisent en même temps que 80 % des agressions sexuelles ne sont pas signalées. Alors les statistiques…

Écrire des histoires sur des flics qui résolvent des crimes reviendrait à écrire des contes de fées.

Quelle est la solution ?

Je ne sais pas. Je suis désabusé, mais ce n’est pas moi qui souffre de ce que je dénonce. Je ne vis pas dans une case du Kwazulu-Natal, sans espoir d’une vie meilleure.

Pourquoi avoir choisi cette région pour situer l’action du Sable était brûlant ?

Parce qu’elle concentre ce qu’il y a de plus toxique dans notre pays. Elle est d’une férocité presque biblique ! Si vous y allez en voiture depuis Durban, vous traversez d’abord des paysages superbes, des plantations de canne à sucre et des collines verdoyantes. Puis, lorsque vous approchez de la ville de Tugela Ferry, le sol s’assèche, le sable devient rouge, il n’y a plus que de la terre et du gravier. Autrefois, c’était un homeland, une zone dans laquelle le gouvernement d’apartheid avait contraint des millions de Zoulous à vivre serrés les uns contre les autres. Une zone désespérément pauvre qui a été détruite et qui est l’épicentre de l’épidémie du sida. Plus de gens en meurent là-bas que partout ailleurs dans le monde. Cela défie l’entendement.

Tout cela est très loin de l’image présentée aux touristes…

Il y a de la corruption, des viols, de la drogue, de l’alcool, des traditions qui parfois sont source de destruction et d’injustice et que l’on ne songe pas à remettre en question… C’est cela la réalité du Kwazulu-Natal. Je ne veux pas être trop nostalgique de l’époque Mandela, mais c’était un visionnaire. Ce qu’il a réussi à faire, cela relève presque du miracle ! Grâce à lui, l’Afrique du Sud n’a pas sombré dans la violence à la fin de l’apartheid. Il avait su s’entourer de personnes de valeur ; il est parvenu à unifier le pays. Ensuite Mbeki est venu et il ne lui arrivait pas à la cheville. Il était inefficace, mais s’était entouré de gens bien. Tout cela s’est achevé avec Jacob Zuma. Soyons clairs : je n’aime pas Zuma. Son arrivée au pouvoir a été comme un signal, et le pillage et la corruption sont devenus la norme. Que faire ? Que dire ? Si vous critiquez le système et que vous êtes blanc, vous êtes automatiquement raciste. Si vous êtes noir, c’est que vous êtes un vendu, donc fermez-la ! Alors oui, ce livre, que j’ai écrit au moment de l’ascension de Jacob Zuma, est un livre en colère, et moi je suis un homme en colère.

Le Congrès national africain (ANC) que vous décrivez est également dévoyé. Est-ce seulement une question de génération ?

Non, c’est surtout une question de valeurs. Quand un mouvement de libération évolue et devient un parti de gouvernement, la transition est toujours délicate. Mais ce qui s’est passé en Afrique du Sud va plus loin, et l’échec de l’ANC est symboliquement très fort. Pourtant, les gens continuent de voter pour lui et cela lui confère un pouvoir incroyable. Beaucoup de mes amis, des intellectuels noirs, partagent mon point de vue, mais n’envisagent pas de voter autrement. C’est dans notre histoire, dans notre sang.

L’un des personnages centraux de votre roman, c’est le ministre de la Justice. Un homme que l’on ne voit pas mais dont l’ombre plane sur le livre…

Cela me plaisait de faire du garant des lois et du droit quelqu’un de tellement corrompu. Il est à l’image de notre gouvernement et de notre police.

Cette société si particulière confère-t-elle une spécificité au roman sud-africain ?

Je serais bien en peine de le dire puisque, à quelques exceptions près, je ne lis pas mes compatriotes pour ne pas être influencé ou inhibé. Mais si leurs livres sont le miroir du monde dans lequel ils vivent, ils ne peuvent qu’être assez radicaux. Nos romans ne peuvent pas être comme ceux des écrivains scandinaves. Il y a sans doute plus de gens qui meurent sous leur plume que dans les rues d’Oslo ou de Stockholm.

Pourquoi avoir choisi de vous exprimer à travers le genre du roman policier ?

J’ai toujours aimé les polars. Mais pendant des années il a paru impossible d’écrire sur autre chose que la ségrégation. Rien d’autre n’avait de sens. J’ai commencé à écrire après la fin de l’apartheid, et un autre sujet s’imposait : la criminalité.

Votre défiance à l’égard de la police vous empêche-t-elle de vous appuyer sur ses rapports par exemple pour travailler ?

Oui. Ma femme, qui est originaire des ghettos du Cap, m’aide bien mieux à comprendre ce qu’est la réalité des Flats [quartiers décrits dans Mélanges de sangs] que ne le ferait un rapport de police. Grâce à elle, j’ai pu rencontrer des membres de gangs, des criminels, j’ai pu savoir ce que c’était que vivre là-bas. Le Cap, ce n’est pas que les plages et les petits restaurants pour touristes, et écrire des histoires sur des flics qui résolvent des crimes reviendrait à écrire des contes de fées.

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Propos recueillis par Anne Kappès-Grangé

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