Culture

Jazz à Ouaga : une musique sous influences

Lors de l’édition 2013 du festival Jazz à Ouaga, de nombreux musiciens se sont produits au Burkina. Une occasion rare de les écouter jouer… et raconter leur quête d’une identité propre.

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Mis à jour le 17 mai 2013 à 18:09

L’Ivoirien Yizih revendique l’utilisation de rythmes traditionnels africains. © François Koundou pour J.A.

Un chant guerrier entonné depuis les coulisses déroute momentanément l’auditoire… pour mieux le ramener peu après sur la voie des harmonies musicales auxquelles le festival Jazz à Ouaga consacre toute une semaine, en cette bouillante saison. C’est de cette façon que Yizih, saxophoniste ivoirien de 37 ans, fait entrer son public dans sa musique, le « Nan Jazz », soit « mon jazz » en langue bétée.

La base des accords reste européenne, mais la mélodie, bien africaine, convoque parfois une rythmique traditionnelle, voire le highlife ghanéen. Le souffle puissant est volontairement entrecoupé par des accélérations saccadées, et les envolées sonores produites au moyen de son saxophone Selmer Mark VII s’achèvent dans un finish délirant. « Ce n’est pas évident de jouer comme ça avec le sax, c’est un instrument très lié et langoureux, mais j’ai voulu créer ce style unique afin de laisser quelque chose à la postérité », explique Yizih, Yodé Depehi Richard de son vrai nom. Avec ses faux airs de ­reggaeman que lui donnent ses dread­locks, le jeune homme s’est complètement réapproprié la musique venue d’outre-Atlantique pour en faire quelque chose de nouveau, dans une quête d’identité musicale commune à toute une génération de jazzmen africains.

« Pendant longtemps, le jazz est resté une chasse gardée des Américains. Il était temps que nous, Africains, puissions nous mettre en accord avec notre folklore et jouer des airs traditionnels tout en mobilisant nos influences venues du jazz », soutient Ribouem, adepte camerounais du saxophone. Un point de vue qu’il fut l’un des premiers à défendre. Sur un morceau onirique tel que « Bantou Dream », tiré de l’album Bridge, le mélomane averti reconnaîtra par exemple des airs de bikutsi, rythme traditionnel dansé dans le centre et le sud du Cameroun. Chez lui, le makossa et le highlife ne sont pas en reste non plus.

Cabarets

Avec Yizih, le Camerounais partage le fait d’avoir forgé sa musique dans les cabarets, le premier écumant ceux d’Abidjan et de Ouagadougou quand le second faisait vibrer ceux de Douala, de Cotonou, d’Accra puis de Lomé. « À force d’y jouer des standards du jazz, quelque chose est né en moi », explique Yizih en se remémorant sa rencontre avec son art. Couvre-feu oblige pendant la crise politico-militaire, il décide de quitter la Côte d’Ivoire pour le Burkina quand il n’est plus possible de se produire la nuit dans son pays. Une escapade au Mali lui permet de rejoindre le groupe Bamakool Jazz pendant un temps et même d’enregistrer un single avec Tiken Jah Fakoly en décembre 2011. L’enregistrement à teneur politique – il saluait la décision du président Amadou Toumani Touré de ne pas s’éterniser au pouvoir – est bien vite retiré des ventes, et les conditions ne sont plus réunies pour la tournée de 11 dates prévue en Afrique du Sud et au Tchad. L’histoire tumultueuse de la sous-région contrecarre une fois de plus les projets de l’Ivoirien.

Mais, de retour à la case Ouaga, tout s’accélère. Premier concert personnel en novembre 2012 suivi de la sortie d’un maxi sur lequel intervient le bluesman bobolais Victor Démé. Enfin, sélection pour le festival Jazz à Ouaga 2013. L’album est prévu pour l’an prochain…

Ribouem, lui, n’en est plus à son premier opus depuis longtemps. S’il est aujourd’hui installé dans la capitale togolaise, sa longue carrière a chargé ses morceaux de tonalités venues aussi bien d’Afrique centrale que du Sahel. « Je veux qu’un public le plus large possible puisse se reconnaître dans ma musique. Un nomade comme moi ne peut pas s’enfermer dans un seul style musical », plaisante-t-il.

Pour vivre de leur art, les deux expatriés doivent donner des cours privés afin de s’assurer les compléments de revenus indispensables. En Afrique, la musique, et en particulier le jazz, ne nourrit pas son homme. « Si tu t’y consacres entièrement, assurément tu auras faim, tu auras soif », déplore Patrick Kabré, leader vocal du groupe Dan-Faso Jazz-Connexion, une fusion initiée par le festival entre artistes burkinabè et danois, pour un résultat proche de l’afrobeat. Né en 1988, ce benjamin du festival a été révélé en 2008 à l’occasion du concours Jazz performance organisé durant la 16e édition. Depuis, il a participé à nombre d’événements et de cafés-concerts. En cette chaude journée de mai, il assure la première partie du bluesman malien Kar Kar (surnom de Boubacar Traoré) et s’apprête à s’envoler pour une tournée à travers la France, l’Allemagne, la Suisse et le Danemark.

Tout se passe comme si promouvoir le terroir était un sacerdoce pour les artistes. 

Diversité

Son compatriote Seydou Sana, dit Khanzaï, qui l’a précédé dans la musique, est venu au jazz grâce à des stages de perfectionnement organisés par le festival. L’expérience accumulée nourrit le groupe Swinguement Dingue, un ensemble de six musiciens belges et burkinabè qui mixent jazz manouche et musique mandingue. Sur scène le résultat est inattendu mais bluffant. « Quand on considère l’histoire du jazz, on réalise que tout jeune musicien africain a la possibilité de créer quelque chose d’inconnu, estime Khanzaï. Je n’ai pas l’impression que l’Afrique soit assez reconnue, c’est pourquoi je chante les chants de nos mères et les poésies de nos griots. »

Une volonté de mélanger les genres, encore et toujours. Comme si se mettre au service de la promotion du terroir était un sacerdoce pour tous les artistes du continent. « Chez nous, au Burkina, il y a 60 ethnies et plus de 120 rythmes, s’enorgueillit Patrick Kabré. Funérailles, mariage, investiture d’un roi, à chaque contexte sa musique ! Je crois que l’on peut créer beaucoup avec toute cette diversité. »

Fusion et vibrations

Créé en 1992 par Guy Maurette, ancien directeur de l’Institut français du Burkina Faso, le festival Jazz à Ouaga a été repris en main par des Burkinabè, dont Abdoulaye Diallo, l’actuel président de l’association organisatrice de l’événement. Progressivement, la nouvelle équipe a fait sortir le festival de l’Institut. Au cours de l’édition 2013, Jazz à Ouaga s’est délocalisé à travers différentes jam-sessions ouvertes à tous les publics. Deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso a été de la fête en accueillant quelques groupes invités. Et si la programmation a fait intervenir des groupes venus de France, de Belgique ou des Pays-Bas, des têtes d’affiche comme l’Américain J Metro, l’Ougandais Geoffrey Oryema ou le violoniste traditionnel Nouss Nabil sont venues lui donner une autre tonalité. Les vibrations mandingues étaient assurées par les maîtres de kora Ba Cissoko (Guinée) et Kantala (Burkina). « C’est notre philosophie de la fusion, rapprocher du jazz d’autres styles de musique, revendique Abdoulaye Diallo. Cela permet de toucher un plus large public et de constituer au fil des éditions un public averti. » A.P.