Politique

Mali : vers un nouveau départ

José Barroso, François Hollande et Dioncounda Traoré, le 15 mai à Bruxelles. © Thierry Charlier/AFP

Règlement de la question touarègue, préparation de l'élection présidentielle, reconstruction du pays, composition de la future Minusma... Tous ces sujets ont été abordés lors de la réunion des donateurs, qui s'est tenue à Bruxelles, le 15 mai.

« Comment amener les Touaregs, qui n’ont jamais subi le joug de personne, à laisser librement circuler nos voyageurs, négociants ou autres, et de plus à les protéger au besoin ? Aurait-on pour cela recours à la voie des armes ? » se demandait l’abbé Charles Loyer en 1863*. Cent cinquante ans plus tard, les participants à la Conférence des donateurs pour le Mali, qui s’est tenue à Bruxelles le 15 mai, se sont posé la même question à propos de l’organisation de l’élection présidentielle malienne, dont l’échéance est fixée au 28 juillet.

À l’extrême nord du pays, la France tient l’aéroport de Kidal, mais les hommes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), présents dans la région, s’opposent à tout retour de l’armée malienne. « Il faut les désarmer », insiste Tiéman Hubert Coulibaly, le ministre des Affaires étrangères. « Nous demandons aux troupes du MNLA de quitter Kidal avant le scrutin, renchérit Mohamed Bazoum, son homologue nigérien. Ce n’est d’ailleurs pas leur fief. Ils s’y sont installés à la faveur de l’intervention franco-tchadienne qui a libéré l’extrême Nord. »

Romantique

Le mouvement aux visées autonomistes, voire indépendantistes, ne l’entend pas de cette oreille. Dans une lettre ouverte adressée la veille de la conférence à José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, les responsables du MNLA fustigent l’échec de la sécurisation des villes, menacent de riposter si l’armée venait à attaquer leurs positions et proposent de « créer une entité Azawad ». « Nous voulons gérer notre sécurité, notre diplomatie et notre économie », précise l’un des négociateurs du MNLA auprès de Blaise Compaoré, le médiateur ouest-africain. Car, la situation étant bloquée, le président burkinabè a été sollicité une nouvelle fois. Qui assurera la sécurité du scrutin dans la région ? Faut-il engager des discussions politiques avant de désarmer le MNLA ? À Paris, à Washington et dans les capitales africaines, on ne s’est pas encore mis d’accord. Les Français veulent à tout prix éviter l’usage des armes. Le président François Hollande prône un retour rapide de l’administration dans tout le territoire. Mais, pour la région de Kidal, il l’envisage sous la supervision des forces françaises et africaines, craignant des représailles si l’armée malienne s’y déploie. Le MNLA, allié aux jihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), est accusé d’avoir exécuté une quarantaine de soldats maliens à Aguelhok en février 2012 – ce qu’il nie.

Le MNLA prétend qu’on lui a promis "une large autonomie" en échange du "lâchage" de Kadhafi en 2011.

« Les Français ont un cas de conscience avec les Touaregs », s’agace un diplomate ouest-africain, pour qui les intellectuels de l’Hexagone gardent une vision romantique des hommes bleus, datant de la Coloniale. Parce qu’ils ont lâché Kadhafi durant la guerre de Libye, facilité la libération de certains otages et donné des renseignements dans le cadre de l’opération Serval, les Touaregs bénéficient de l’indulgence des autorités françaises. Ils peuvent aussi compter sur le soutien discret de Mohamed Ould Abdelaziz, le président mauritanien, qui avait persuadé l’ex-président français Nicolas Sarkozy qu’on devait s’appuyer sur eux pour se débarrasser d’Aqmi. Ces dernières semaines, des émissaires des Nations unies sont allés à leur rencontre. Le MNLA prétend qu’on lui a promis « une large autonomie ». Dans ce jeu de poker menteur, difficile de savoir qui dit vrai…

"Frère"

Si la question touarègue est loin d’être réglée, le financement de la feuille de route (élection, réforme de l’armée, reconstruction) est acquis. Les participants à la conférence de Bruxelles ont promis une aide de 3,2 milliards d’euros. C’est plus qu’il n’en faut pour le gouvernement, qui a besoin de 388 millions d’euros par an pour boucler les budgets de 2013 et 2014. « Cette journée en tous points historique va au-delà de nos espérances », a souligné Dioncounda Traoré, le président de la transition, saluant au passage « l’ami, le frère » François Hollande.

Le coût du scrutin présidentiel est connu : 64 milliards de F CFA (97 millions d’euros), dont quelque 25 milliards à la charge du gouvernement malien. La tenue du premier tour, le 28 juillet, est, elle, plus hypothétique. Hollande et Traoré tiennent au respect de ce calendrier, mais le pari sera difficile à tenir. D’ici là, les autorités devront acheminer l’ensemble du matériel électoral, former les personnels et distribuer la carte biométrique Nina, servant à l’identification et au vote.

Sur le plan militaire, au Mali et en dépit du double attentat qui a ensanglanté le Niger, les nouvelles sont plutôt bonnes. « Nous sommes en passe de gagner cette guerre frontale, même si un conflit asymétrique tend à se développer », explique Moussa Faki Mahamat, le ministre tchadien des Affaires étrangères, évoquant les derniers attentats-suicides. Pour parer à toute menace, Mahamadou Issoufou, le président nigérien, dont les troupes sont positionnées à Ménaka, Ansongo et Gao, appelle le Conseil de sécurité à donner un mandat offensif à la Mission intégrée des Nations unies de stabilisation du Mali (Minusma), qui doit prendre, en juillet, le relais de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma). Le Tchad revendique la direction militaire de cette force, avance le nom du général Oumar Bikimo, et se dit prête à engager 2 000 Casques bleus, soit le principal contingent. Mais le Nigeria, au nom de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), souhaite aussi en prendre la tête. « Les Tchadiens méritent de diriger la Minusma, estime François Lonsény Fall, le chef de la diplomatie guinéenne. Ils ont fait leurs preuves sur le terrain. »

Les premiers contingents mauritaniens de cette force de maintien de la paix sont prêts à entrer dans le Nord-Mali. À terme, ils devraient être 1 800. La Côte d’Ivoire, la Guinée, le Maroc, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, le Tchad et le Togo ont également manifesté leur souhait d’y participer. La France, qui entame un retrait progressif de ses troupes, conservera une garnison de 1 000 hommes à la fin 2013. Coût annuel : entre 300 et 400 millions d’euros. Un effort qui doit aller de pair avec un renforcement du contrôle des frontières, alors que la menace jihadiste se répand en Tunisie, en Libye et dans le Sinaï égyptien et, tout récemment, au Niger.

Reste à régler le cas du capitaine Amadou Haya Sanogo. « L’ex-chef de la junte ne doit plus être une menace au processus de sortie de crise. Je suis prêt à l’accueillir au Bénin », indique le président Thomas Boni Yayi. Un exil doré au Gabon ou au Nigeria pourrait aussi lui être proposé. Quant à ses proches, ils pourraient se voir gratifier de postes d’attachés militaires.

Rébellions

En attendant la restructuration de l’armée, les autorités doivent s’atteler à favoriser le retour des déplacés et réfugiés (entre 400 000 et 500 000 personnes), engager la réconciliation nationale, lutter contre la corruption… « Nous n’en avons pas terminé », a expliqué Hollande avant de citer les grandes lignes d’une sortie de crise durable : développement, dialogue politique, démocratie. Son homologue nigérien appelle de son côté à évaluer les différents accords passés avec les Touaregs pour mettre fin aux rébellions à répétition. L’État malien s’engage quant à lui sur la voie de la décentralisation. « Nous transférerons 30 % des ressources budgétaires aux collectivités territoriales, précise Tiéman Coulibaly. Ce processus nécessite parallèlement une mise à niveau des compétences locales pour assurer la bonne gestion de ces fonds. »

Enfin, la dimension régionale du conflit ne devra pas être occultée. Pierre Buyoya, l’envoyé spécial de l’Union africaine pour le Sahel, et Romano Prodi, celui de Ban Ki-moon, plaident pour la mise en oeuvre d’un vaste plan régional alliant sécurité et développement. « Quand on éteint un incendie, il reste des braises sous la cendre. Il faut veiller à ce que le feu ne reprenne pas », a conclu Faure Gnassingbé, le président togolais. 

Prodi fera-t-il des prodiges ?

Romano Prodi, l’envoyé spécial de Ban Ki-moon pour le Sahel, soumettra en juin aux membres du Conseil de sécurité de l’ONU un ambitieux plan décennal de développement pour la région, reposant sur cinq piliers : agriculture et agro-industrie, infrastructures, éducation, santé et accès à l’électricité. L’ancien président du Conseil italien, qui suggère que le suivi de ce plan soit assuré par la Banque africaine de développement (BAD), propose un nouveau concept d’aide liée, permettant aux pays donateurs de confier à leurs entreprises la réalisation des projets auxquels ils ont consenti.

Ces derniers mois, Prodi a multiplié les rencontres avec chercheurs et décideurs africains, européens, américains, chinois et arabes. Le 13 mai, il s’est rendu à Djeddah (Arabie saoudite) pour assister à la réunion du Groupe de contact de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) sur le Mali.

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