Politique

France-Maroc : visas, la guerre des récits

De l’écrivain Tahar Ben Jelloun à Salah Bourdi, président du Cercle Eugène Delacroix, en passant par des milliers de tweets enflammés, l’indignation soulevée par le refus de la France de délivrer des visas à des Marocains témoigne de la dégradation des relations diplomatiques entre les deux pays.

Mis à jour le 4 septembre 2022 à 17:56
Hamza Bensouda

Par Hamza Bensouda

Spécialiste marocain du Maghreb et du Moyen-Orient, diplômé de Sciences Po Paris

Depuis novembre 2021, la France a réduit de moitié le nombre de visas délivrés aux Marocains et aux Algériens, et d’un tiers pour les Tunisiens. © FADEL SENNA/AFP

Sur Twitter, les messages se suivent et se ressemblent à propos du refus de la France de délivrer un visa à des artistes comme El Grande Toto ou à d’ex-ministres, conduisant certains politiciens français à réagir. L’ex-ministre de l’Égalité des territoires et du Logement, Cécile Duflot, a signé un tweet adressé à l’ambassade de France au Maroc appelant à plus d’humanité dans le traitement des demandes, citant l’exemple d’une mère qui s’est vu refuser un visa alors qu’elle souhaitait se rendre en France pour assister au mariage de son fils.

En réalité, et comme le rappelle Abdelilah El Khadri, président de la Coalition marocaine des droits humains (CMDH), tout a commencé en septembre 2021 avec la décision du gouvernement français de réduire de moitié le nombre de visas délivrés aux Marocains et aux Algériens, et de 30 % pour les Tunisiens. La mesure était justifiée par le refus des pays du Maghreb d’accueillir leurs ressortissants frappés d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) consacrée par la loi asile et immigration de 2018. En refusant de délivrer des laissez-passer consulaires à ses ressortissants, le Maroc – comme l’Algérie ou la Tunisie – ont restreint le nombre de personnes reconduites dans leurs pays et freiné la politique migratoire macronienne.

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Au lendemain de l’application de cette mesure « drastique » par le gouvernement français, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, l’a qualifiée d’« injustifiée » et a pointé un problème « franco-français » s’agissant de prouver la marocanité d’une personne visée par l’OQTF.

De l’humiliation à la rage

Depuis l’entrée en vigueur de cette réduction d’octroi des visas en novembre 2021, la guerre des récits prend une tournure patriotique au Maroc où les politiques comme les citoyens dénoncent une attaque contre leur « intégrité » ou, comme l’a déclarée plus récemment le Premier ministre marocain, Aziz Akhannouch, une injure à « la dignité marocaine ».

Un sentiment revient inlassablement : l’humiliation. Si bien que les hashtags se multiplient à l’encontre de la France comme #nonaufrançais, qui rejette les normes culturelles et linguistiques de la République, ou encore #rendezlargent, appelant depuis quelques jours TLS Contact, sous-traitant du consulat de France au Maroc, à rembourser les frais des dossiers refusés. L’universitaire Mokhtar Chaoui va plus loin encore en exhortant les Marocains à arrêter de se « prosterner pour avoir un visa. Le pays qui vous snobe, que ça soit la France ou un autre, zappez-le ». Sur l’application WhatsApp le texte d’Abdelmajid Benjelloun, écrivain et historien marocain, est devenu viral ; il y juge la France « seule responsable de ses déboires » et « la position française envers le Maroc hostile et inamicale ».

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Dans les cafés place Talborjt, à Agadir, près de TLS Contact, les mines déconfites expriment la rage provoquée par les multiples refus. « On n’est pas des chiens, on nous traite comme des animaux, comme si on n’avait pas d’argent », proteste Hassan, chef d’entreprise, qui avait prévu un déplacement professionnel à Paris : « J’y vais pour du travail pas pour m’amuser. Sinon, je serai allé en Turquie ou en Italie. La France n’a rien à me vendre sinon le mépris et leur Zemmour raciste. »

Mohammed VI inflexible

Le 20 août marque la traditionnelle célébration de la Révolution du roi et du peuple qui s’accompagne d’un discours du souverain. Cette année, Mohammed VI a insisté sur le fait que « le dossier du Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international. C’est aussi clairement et simplement l’aune qui mesure la sincérité des amitiés et l’efficacité des partenariats qu’il établit ». Une adresse ciblant directement les autorités françaises et réaffirmant la construction du comportement international du royaume comme dépendante de son identité marocaine dans laquelle l’incorporation du Sahara est une donnée indiscutable. En témoigne le rappel de l’ambassadeur marocain à Tunis le 26 août après que Kaïs Saïd a accueilli Brahim Ghali, chef du Polisario, acte qualifié d’« hostile » par le ministère marocain des Affaires étrangères.

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Si Emmanuel Macron, alors en déplacement à Rabat, déclarait en 2017 que « le Maroc est un pays ami et un partenaire stratégique pour la France », il fait partie des 19 dirigeants dont les pays ne soutiennent pas la marocanité du Sahara, choix auquel le Maroc souhaite les confronter une nouvelle fois en maintenant la pression autour des laissez-passer consulaires. De plus, le rapprochement entre Rabat et Israël sous l’égide des États-Unis déplait à Paris, qui y voit une remise en question de son influence sur le dossier alors qu’elle exerce traditionnellement une médiation entre l’Algérie et le Maroc. Aussi, le refroidissement des relations entre la France et le Maroc est un règlement de compte qui, s’il n’est qu’épisodique, s’inscrit néanmoins dans une longue histoire de crispation entre les deux pays.

Macron « obsédé par l’Algérie »

Du côté de l’Algérie, rien n’a changé. Depuis la lettre du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez adressée au roi considérant « l’initiative marocaine d’autonomie comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible », les tensions ne cessent de croître. L’Algérie avait répliqué en menaçant d’augmenter les prix liés au gazoduc reliant les deux pays sans cesser de dénoncer les pratiques diplomatiques marocaines jugées frauduleuses.

Pourtant, l’Algérie semble bien être au cœur de la politique internationale et africaine d’Emmanuel Macron, qui s’y déplaçait du 25 au 27 août dans le but de relancer les relations entre Paris et Alger. L’ordre du jour de la rencontre mentionnait un point sur la situation régionale et le président français a une nouvelle fois tenté de gommer le paternalisme ressenti en Afrique francophone et en Algérie, qui fait perdre chaque jour du terrain à la France au profit d’autres acteurs régionaux, comme la Chine, la Russie ou encore le Maroc. Il y déclarait vouloir apaiser les relations en lorgnant sur les livraisons de gaz algérien qui pallieraient les conséquences de la guerre en Ukraine.

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Ce deuxième déplacement en Algérie sur fond de crise avec le Maroc est vu d’un mauvais œil. L’essayiste et auteur marocain Tahar Ben Jelloun s’est d’ailleurs fendu d’une chronique relayée par Le Point, soulignant que « Macron n’a pas de sensibilité maghrébine. Il est cependant obsédé par l’Algérie et pense qu’il parviendra à assainir les relations franco-algériennes. Nous lui souhaitons bonne chance » alors que les théories complotistes continuent de fleurir sur les réseaux sociaux.

Nouvelles alliances

Alors qu’Emmanuel Macron débutait sa visite en Algérie le 25 août, le Maroc accueillait au même moment la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, à Rabat. Lors de cette visite, la République fédérale déclarait « considérer le plan d’autonomie comme une bonne base pour une solution acceptée par les parties » tout en louant « le potentiel des efforts de Sa Majesté le Roi pour le renforcement de l’intégration du Maghreb sur des bases saines et solides ». Les relations n’étaient pourtant pas au beau fixe après la reconnaissance américaine du Sahara marocain : l’Allemagne avait alors demandé une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, menant le Maroc à cesser tout échange avec Berlin.

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Pourtant, le dégel diplomatique se poursuit cinq jours seulement après le discours du roi désignant la position allemande comme « constructive ». La volonté est donc de continuer de rassembler des alliés de taille en Europe en leur offrant, selon les mots de Nasser Bourita, « une nouvelle place » dans le pays. Un message clair et simple destiné  à tous les pays n’adoptant pas une position favorable autour de l’intégrité territoriale marocaine, ligne rouge du royaume en matière de diplomatie.

À l’aune des nouvelles crispations entre le Maroc et plusieurs pays des deux rives de la Méditerranée, on peut s’attendre à de nouveaux jeux d’alliance et pressions qui pourraient conduire à un compromis, comme à chaque fois provisoire.