Cinéma

Cannes 2013 : Mahamat-Saleh Haroun, seul au sommet

Mahamat Saleh Haroun sur le tournage de GrisGris, au Tchad. © Frank Verdier/Pili Films

Le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun est, cette année, le seul représentant de l'Afrique sélectionné à Cannes. En espérant que son "Grigris", projeté le 22 mai, envoûte la Croisette et les jurés du festival !

À Cannes, le mercredi 22 mai, le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun monte les célèbres vingt-quatre marches du Palais des festivals de Cannes pour aller présenter son nouveau film, Grigris, l’une des vingt oeuvres en compétition cette année. Ce n’est que la seconde fois depuis 1997 – seize ans ! – qu’un film du sud du Sahara fait partie de la shortlist des prétendants à la Palme d’or. Parmi eux, excusez du peu, des pointures comme Roman Polanski, James Gray, les frères Coen ou Jia Zhangke.

Le Tchadien est pourtant placide quand on le rencontre, peu avant l’heure de gloire. Certes, cet homme, à l’occasion farouche, voire rebelle, affiche le plus souvent un tempérament zen derrière un regard de chat vif et malicieux. Mais une autre raison explique sa placidité : il avait déjà participé à la compétition en 2010, treize ans après le Burkinabè Idrissa Ouedraogo. Un coup d’essai qui fut un coup de maître, puisqu’il avait alors obtenu le prix du jury pour Un homme qui crie, devenant ainsi l’un des quatre seuls cinéastes du continent primés depuis la création du festival, il y a soixante-six ans.

« L’excitation ne peut pas être la même la seconde fois, confie-t-il. Cette année, je suis très confiant, très serein, pas du tout inquiet. » Ne ressent-il pas néanmoins une responsabilité particulière à être seul pour représenter son continent ? « On finit malheureusement par s’habituer à cette situation, qui se répète dans bien des festivals. C’est triste. Et j’ai du mal à l’expliquer. Je constate que, lorsqu’on observe le parcours des grands réalisateurs africains, c’est toujours pareil : à un moment donné, ils ne produisent plus et deviennent invisibles. On pourrait parler d’une sorte de désertion. Le seul qui a tenu jusqu’au bout, qui a tourné jusqu’à sa mort, c’est Sembène Ousmane. Un exemple. »

Exclusion

Il est vrai, ajoute Haroun, que « quand on vient d’un continent qui ne finance pas ses propres films, pour travailler sur la durée, il faut pouvoir écrire, être auteur et pas seulement réalisateur, et surtout ne pas se contenter, comme tant le font, de passer son temps à bavarder dans des colloques. » Et il poursuit : « Si, dès le début, on pense qu’en Afrique on a un public spécial et que notre cinéma doit donc l’être aussi, alors on ne recherche plus l’universel et on se met complètement hors jeu. Il y a chez nous une forme de culture de l’exclusion, de la marge, dans laquelle il faudrait cesser de se complaire si on veut changer le cours des choses. »

Souleymane Démé et Anaïs Monory dans GrisGris.

© Frank Verdier/Pili Films

Certes. Mais même lorsque l’on a déjà acquis une réputation internationale et que l’on refuse de perdre son temps à « colloquer », il demeure difficile d’enchaîner les films. Si Grigris a vu le jour, deux projets plus avancés n’ont pu être menés à terme.

Le premier évoquait les « déguerpissements » à N’Djamena, ces destructions d’habitations dans les quartiers populaires ayant pour objectif de construire des bâtiments neufs le long de larges avenues. « Il s’est avéré impossible de filmer les expulsions et les démolitions en direct, comme a pu le faire en Chine Jia Zhangke en tournant Still Life, alors même qu’on faisait disparaître des villages entiers sous les eaux du barrage des Trois Gorges. Or je ne voulais pas me contenter de reconstitutions. Les images auraient perdu toute leur force. Une tragédie comme la destruction de votre maison, ce n’est pas quelque chose qu’on peut demander aux gens de rejouer, il faut le voir en vrai. » Pour l’autre projet, African Fiasco, inspiré de l’affaire du Probo Koala et du déversement de ses déchets toxiques à Abidjan, « j’ai rencontré des problèmes de production et, au bout de deux ans, après des avancées et des reculs, j’ai perdu l’envie de poursuivre ».

Désert

Que faire alors ? « On risque de se retrouver vite dans une sorte de désert quand des projets ne fonctionnent pas. C’est très cruel : on vous oublie très vite, même si vous avez été primé à Cannes. Il est donc vital, surtout pour un réalisateur africain, de ne pas rater l’occasion de faire son métier dès que c’est possible. » Haroun avait depuis assez longtemps à l’esprit une histoire qu’il voulait raconter : celle de trafiquants tchadiens qui vont chercher de l’essence au Cameroun avant de traverser, chargés de récipients, en se laissant dériver sur le fleuve Chari, puis d’introduire leur cargaison dans N’Djamena par les égouts. Mais il manquait un déclic. Il restait notamment à imaginer le personnage principal.

C’est à Ouagadougou, à l’occasion du Fespaco 2011 où il était venu présenter Un homme qui crie, que Haroun a fait la rencontre décisive. « À la fin du festival, la grande chorégraphe Irène Tassembédo m’a invité à assister à un spectacle de danse. J’ai alors vu apparaître sur scène un bonhomme, les cheveux décolorés en blond, handicapé, une démarche très particulière et une façon unique de défier les lois de la gravité. Dès que je l’ai aperçu sur scène dans cette nuit africaine, je me suis dit : voilà mon personnage ! D’autant que, même s’il n’était pas comédien, il avait une belle présence, et aussi quelque chose d’immédiatement photogénique. » Il précise : « Quand j’ai trouvé ce danseur, Souleymane Démé, j’ai pensé qu’il me permettrait peut-être sinon de renouveler ou de transcender ce qu’on appelle le cinéma de genre, en l’occurrence le polar, du moins d’en transgresser les codes. Grâce à cette rencontre, j’ai pu m’orienter plutôt vers un drame social autour d’un danseur qui doit abandonner ses rêves, ce qui correspond mieux à ce que je peux et veux faire. »

Souleymane Démé, danseur devenu acteur pour Mahamat Saleh Haroun dans GrisGris.

© Frank Verdier/Pili Films

Numérique

Ce flirt, même timide, avec le cinéma de genre marque à coup sûr une nouvelle étape dans le cheminement du réalisateur, qui nous avait habitués à un cinéma très sobre évoquant des tragédies intimes dans des films-fables aux images épurées et aux personnages très retenus. Ce film a aussi pour particularité d’être le premier tourné en numérique. De quoi surprendre ceux qui connaissent Haroun et l’ont maintes fois entendu pourfendre cette technique. S’est-il renié ? « D’abord, quand j’affirmais que j’étais contre le numérique, c’était par rapport à ce qu’on disait partout en Afrique, où l’on affirmait que l’on pourrait produire plus facilement et révéler des talents grâce à cela. Mais ce n’est pas la technique qui engendre la qualité ! Si l’on n’a rien à dire d’intéressant, rien d’original à tourner, peu importe que le film soit en 35 mm ou en numérique ! Par ailleurs, s’il est vrai que j’aime tourner en 35 mm, ce format est en train de disparaître et je n’y suis pas attaché au point de vouloir mourir avec ! » Enfin, la caméra numérique, plus légère et plus maniable, était adaptée à un film qui emprunte parfois au reportage. Pour Haroun, il ne s’agit pas d’un aller sans retour et il ne s’interdit pas de tourner de nouveau en 35 mm à l’avenir.

Cet avenir, il ne l’évoque guère. Pas seulement parce qu’il ne sait pas comment son nouveau film sera accueilli à Cannes et, fin août, dans les salles. Bien qu’ayant quelques idées de scénarios, il ignore encore ce qu’il réalisera après Grigris. Mais une expérience nouvelle le tente : changer de décor et de sujet, quitter l’Afrique et tourner en France, avec des acteurs français.

Mauvaise récolte

La présence de Mahamat-Saleh Haroun à Cannes est bien la seule raison de se réjouir. Le Tchadien sera en effet le seul Africain ayant tourné en Afrique en compétition, puisque le Franco-Tunisien Abdellatif Kechiche présentera un film français par sa production comme par son sujet. Aucun autre film venu du sud ou du nord du Sahara n’est en lice dans les catégories importantes. Plus inquiétant peut-être, cette absence est tout aussi criante dans les sélections qui entendent annoncer l’avenir, notamment celles réservées aux premiers films, comme la Semaine de la critique, ou celles consacrées aux courts-métrages. Si, en 2012, un seul film africain – Après la bataille, de l’Égyptien Nasrallah – était en compétition officielle, on trouvait en revanche – entre Les Chevaux de Dieu, du Marocain Nabil Ayouch, et La Pirogue, du Sénégalais Moussa Touré – nombre de films du continent dans les sélections parallèles. Cette année, Né quelque part, de Mohamed Hamidi, et C’est eux les chiens, de Hicham Lasri, apparaissent dans des programmes marginaux. 2013 : mauvais cru ou symptôme inquiétant ? Renaud de Rochebrune

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