Culture

Fadhel Jaïbi : « Dans les mosquées tunisiennes, on cache les armes de l’oppression de demain »

Radical, le dramaturge tunisien évoque sans langue de bois son nouveau spectacle, « Tsunami », un flot tourmenté en prise directe avec la Tunisie postrévolutionnaire.

Mis à jour le 23 mai 2013 à 14:04

Après Corps otages (2006), où il décortiquait quatre décennies d’amnésie collective et d’échec des forces progressistes dissidentes, et Amnesia (2010), qui anticipait la chute d’un dictateur, le dramaturge tunisien Fadhel Jaïbi, figure phare du théâtre contemporain arabe, met en scène Tsunami, signé de sa complice, à la ville comme à la scène, Jalila Baccar. Les fondateurs de la compagnie Familia Production bouclent ainsi une trilogie dominée par les questions mémorielles, en fouillant au plus profond des bouleversements révolutionnaires. Artiste citoyen interpellé par les scissions d’une société tunisienne en perte de repères et craignant que la révolution ne se termine en « bain de sang », Fadhel Jaïbi se revendique d’un « théâtre élitaire pour tous ». Dans Tsunami, Hayet, avocate militante des droits de l’homme, et Amina, jeune islamiste, ne seront plus jamais les mêmes après le grand chambardement dont l’issue demeure incertaine. Fadhel Jaïbi convoque l’« Homo tunisianus » et l’appelle à se pencher sur son passé et son devenir car « un pays sans mémoire ne sait où il va ». Les 23, 24 et 25 mai, Tsunami déferle sur la scène du Théâtre national de Chaillot, à Paris.

Jeune Afrique : Pourquoi Chaillot, Paris, la France ?

Fadhel Jaïbi : Didier Deschamps, le directeur du Théâtre national de Chaillot, a eu un coup de coeur pour mon travail, et cette première clôt la résidence de trois ans qu’il m’a proposée. Cinq stages, depuis 2011, m’ont permis de mettre sur pied Tsunami et d’aller au bout d’un projet de trilogie théâtrale.

Depuis la révolution tunisienne, vous avez été singulièrement silencieux…

Nous avons été rares parce que nous ne savions que dire. On ne peut pas être au coeur d’un bouleversement et dire les choses : il faut laisser décanter. Nous sommes encore dans la déferlante et pas encore les rescapés d’une tourmente. S’exprimer sur l’anecdotique, l’anodin, l’événementiel et le ponctuel n’a aucun intérêt, l’art est une métaphore qui se sert du réel et le transcende. Il a donc fallu décrypter les signes émis par l’espace politique, économique, social et culturel sur les enjeux, les rapports de force, les luttes de terrain, sur la fatuité des uns, la mégalomanie des autres, l’aventurisme et la mainmise de l’idéologie, religieuse avant tout, présentée comme une arme de destruction massive.

Avec Tsunami, vous interpellez le spectateur sur les bouleversements radicaux vécus par la Tunisie depuis 2011.

La révolution est un retournement total. Tsunami, c’est ce point noir destructeur qui apparaît à l’horizon, grandit et s’abat brutalement, un raz-de-marée qui emporte tous les repères, balaie corps et esprit. Nous avons ainsi été propulsés dans une brèche ouverte sur un avenir incertain. Nous sommes toujours dans l’oeil du cyclone. La première déferlante de la révolution a décomposé l’ensemble des repères, les suivantes risquent de tout balayer.

Nous défendons un théâtre amoral qui s’attaque aux interdits et aux tabous.

Au fil de vos spectacles, vous avez inventé l’Homo tunisianus. A-t-il évolué ?

La capacité des Homo tunisianus à affirmer, conclure et donner des leçons laisse à la fois admiratif et perplexe. En un rien de temps, tous sont devenus experts, mais bien peu ont choisi des prises de position citoyennes, risquées. De quoi demain sera-t-il fait ? Vers où le combat nous mène-t-il ? Vers un chaos insurmontable, nous rejetant dans le plus insondable des précipices, ou vers un avenir de concorde et de paix dans un monde moins injuste et moins laid ? Dans Tsunami, lieu de chambardement de soi, l’Homo tunisianus découvre sa propre schizophrénie, de la plus ordinaire à la plus pathologique, de l’autisme le plus inquiétant à la négation de soi par fusion dans la Oumma, la nation, la tribu, dépositaire de l’ordre et de la vérité, au risque de perdre le peu de libre arbitre qui l’a poussé dans la rue et lui a permis de chasser le dictateur.

Dans ces circonstances, quel est le rôle du théâtre et de l’art en général ?

Plus que jamais, l’art doit s’engager, alerter et résister. Pour ce nouveau spectacle, nous avons dû concilier art et citoyenneté. Notre souci essentiel est d’être lucides, implacables, indépendants. Nous avons beaucoup travaillé sur la langue, et l’image du corps s’est imposée. Il n’existe pas de théâtre sans corps aliéné ou souverain. Il n’y a pas de liberté sans celle du corps et de la parole débarrassée de la langue de bois et des poncifs du politiquement et du moralement corrects. Le théâtre est un miroir qui renvoie aux questions d’intelligence, de culture, d’aliénation. Nous défendons un théâtre amoral qui s’attaque aux interdits et aux tabous. Il serait trop facile de faire de l’artiste un démiurge : nous sommes aussi dans la mêlée.

Pourquoi êtes-vous aussi critique face à votre famille naturelle, celle des progressistes ?

Le spectacle est le lieu de confrontation des deux visages de la société, de ces deux rêves opposés qui peuvent accoucher d’un horrible cauchemar. La question de la laïcité est un drame pour l’opposition. Elle ne propose pas, ne produit pas, ne fait pas d’inventaire. Elle résiste et se définit contre. Elle s’oppose à l’islamisme sans déterminer l’islam qu’elle défend. Tout le monde se prétendant musulman, cela veut dire qu’il n’y a pas de place pour les non-musulmans. Qui peut affirmer être athée aujourd’hui sans être lynché ? Qui peut prétendre que la religion procède du privé et qu’on n’a ni à s’affirmer, ni à se justifier, ni à se défendre ? Qui peut affirmer être laïque sans passer pour un athée ? Qui peut dire « je ne rentre pas dans ce jeu du musulman/pas musulman… » ? Je suis pour une Tunisie libre, républicaine, démocratique et moderniste dont la laïcité serait le ciment. Mais qui aurait un programme politique dont les fondements seraient la culture et l’éducation. Les islamistes initient l’embrigadement des citoyens dès leurs premiers pas. Que se passe-t-il dans les écoles, les universités ? Dans les mosquées, on cache les armes de l’oppression de demain. On est passé du prêche à la menace armée.

Tsunami est-il une métaphore de la Tunisie actuelle ?

Je ne suis pas prophète, mais je possède des clés de lecture et je suis dans l’exercice permanent de la vigilance. Tsunami est alarmiste à dessein, car on ne peut établir de constat sans l’assortir de mises en garde. Face à la menace d’hégémonie idéologique religieuse, le spectacle évoque la confusion des sens, la difficulté à voir clair, la vanité de ceux qu’un formidable appétit, assorti d’arrogance et de suffisance, dévore. Sur scène, une femme revenue de tout parce que sa révolution lui a été confisquée rencontre une jeune fille islamiste révoltée parce qu’on lui vole son islam. C’est une allégorie de la Tunisie. À quel type de société sommes-nous confrontés aujourd’hui ? Notre histoire annonce un schisme, un pays coupé en deux. Que vont faire les islamistes ? Que va-t-on faire des progressistes ? Est-ce le combat des Horaces contre les Curiaces ? Plus que jamais les lois de la cité doivent être mobilisées face à celles d’une religion bafouée, instrumentalisée, hégémonique et meurtrière… La société civile contre ceux qui veulent gouverner selon la loi divine… Antigone contre Créon, mais à l’envers.

Pour disséquer la confusion, vous recherchez plus de dépouillement…

Je suis de moins en moins dans un théâtre d’analyse et de plus en plus dans un théâtre d’atmosphère. Il importe moins de parler des événements que de leur impact. Le spectacle est monté comme une succession de flashs. Mon souci est de dire le vacarme du monde de la manière la plus épurée. L’art, c’est la forme. Sans beauté, sans rythme et sans émotion, les meilleures idées prennent l’eau.

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Propos recueillis à Tunis par Frida Dahmani