Politique

Azouz Begag : « L’hypersensibilité française et algérienne est encore très forte »

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter les sujets d’actualité. Cette semaine, alors que le président français termine une visite de trois jours à Alger, l’ancien ministre français, désormais « libre » de sa parole, livre son regard sur les tumultueuses relations entre la France et l’Algérie.

Mis à jour le 27 août 2022 à 14:43

Azouz Begag. © Astrid DI CROLLALANZA/opale

Né à Lyon de parents originaires de Sétif, en Algérie, Azouz Begag n’a évidemment pas manqué de suivre de près les déclarations du président français, qui doit terminer ce samedi 27 août une visite officielle de trois jours en Algérie, et celles de son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune. Ancien ministre français délégué à la Promotion de l’égalité des chances du gouvernement de Dominique de Villepin, il a désormais tourné la page de la politique politicienne, et revendique une liberté de parole retrouvée. Mais pour l’écrivain, scénariste et chercheur, la création et le politique se côtoient dans son œuvre comme dans son parcours.

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Pour Azouz Begag, l’année littéraire a d’ailleurs été faste. Il a d’abord publié L’Arbre ou la maison (éd. Julliard, 2021), roman dans la veine autobiographique de son immense succès Le Gone du Chaâba (éd. Seuil, 1986). Puis Les Français ont encore leur mot à dire (éd. Plon, 2022), essai qui prend le pouls de la société française en proie à la montée de l’extrême droite. Pour Jeune Afrique, il livre également son regard sur les relations complexes entre l’Algérie et la France, en insistant particulièrement sur la question mémorielle.

Jeune Afrique : Dans votre dernier livre, Les Français ont encore leur mot à dire, le chapitre « L’Algérie, toujours et encore » commence par : « Soixante ans après son indépendance, l’Algérie fait encore jaser en France. » Emmanuel Macron s’apprête à clore, ce samedi, trois jours d’une visite officielle très attendue. Comment expliquer que les relations entre la France et l’Algérie soient aussi tendues ?

Azouz Begag : On n’efface pas cent-trente-deux ans de brutale colonisation en soixante ans ! Il y a tant de non-dits, de choses non-avouées, non-reconnues, qui sont encore enfouis dans les mémoires de là-bas et d’ici. La colonisation et la guerre qui a suivi ont créé des traumatismes de longue durée. À leur propos, chaque mot prononcé hier et aujourd’hui – « évènement », « crime contre l’humanité », « repentance » – a une charge émotionnelle insoupçonnable. L’hypersensibilité française et algérienne est encore très forte.

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L’histoire de la colonisation et de la guerre sont-elles bien transmises en France et en Algérie ?

Bien sûr que non ! Qui connaît en France l’émir Abdelkader ? Qui sait ce que signifie « smala » ? Aux États-Unis, dans l’État de l’Iowa, une ville a été dédiée à l’émir Abdelkader : Elkader city ! Pour lui rendre hommage. En France, le maréchal Bugeaud est bien plus célébré que l’émir. Et pourtant…

Pensez-vous que le nouveau contexte géopolitique peut avoir un impact sur ces relations et, plus généralement, sur la politique étrangère algérienne ? 

La manne gazière, qui a pris une valeur encore plus stratégique en raison des conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, est en train de changer la donne pour le pouvoir et le peuple. L’Algérie est aujourd’hui courtisée pour ses richesses gazières. Elle a les cartes en main. J’espère qu’elles vont être utilisées pour améliorer le sort des millions de jeunes qui veulent se construire un avenir dans leur pays.

Le peuple algérien, en particulier sa jeunesse, s’est révolté en 2019, mais, malgré la chute de Bouteflika, nombreux sont ceux qui considèrent que l’ancien régime est resté en place, sous une nouvelle forme. Le Hirak a-t-il été un échec ou un premier jalon vers un véritable changement ?

Le Hirak a été un élément puissant de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Le Covid-19 est passé par là. Beaucoup d’anciens dirigeants corrompus de l’ère Bouteflika, la « Issaba » (« la bande » en arabe), sont aujourd’hui en prison.

Actuellement, le pouvoir en place ne peut pas ignorer la colère qui gronde chez nombre d’Algériens frustrés par leur sort et qui ne veulent plus s’y résigner. En ce sens, le Hirak laissera des traces dans l’histoire. Notamment celle d’un beau mouvement populaire cité en exemple dans le monde entier.

Comment sortir de ce qui ressemble à une impasse dans les relations entre le Maroc et l’Algérie ?

Les peuples algérien et marocain sont frères. Dans leur cœur, il n’y a pas de frontières. Le bon sens populaire va aider à la solution politique des différends qui minent ces deux pays depuis des décennies.

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Vous portez un regard très critique sur l’évolution du débat politique en France. Dans votre livre, vous évoquez le « grand remplacement ». Comment a-t-on pu en arriver là en France ?

Comme « race », « islamo-gauchisme », la formule « grand remplacement » est d’une perversité effrayante. Elle voudrait rendre compte d’une invasion des barbares qui se ferait par les canalisations de la société. L’antisémitisme s’est toujours nourri de ces odieuses imageries. « On n’est plus chez nous ! » J’entends ce slogan depuis une génération. Qui sont les « nous » qui se revendiquent légitimes chez eux et souhaiteraient purifier la France et son identité ?

Le zemmourisme s’est abreuvé depuis une dizaine d’années à cette source profonde et féconde du racisme élémentaire. Zemmour est enterré, mais 89 députés du Rassemblement national sont entrés à l’Assemblée nationale pour défendre ses idées au sein même de la République. La France a tellement changé. C’est anxiogène.

Vous parlez également de « l’islamo-gauchisme » en dénonçant le flou du terme. Certains l’ont utilisé pour dénoncer son influence dans le milieu universitaire que vous connaissez bien. De quoi ce mot est-il le nom ?

C’est vraiment un vocable nauséabond. Il ne veut rien dire du tout, mais signifie beaucoup dans les esprits des gens qui le colportent. Quand je pense que Frédérique Vidal, l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur voulait commander une étude au CNRS pour cerner l’ampleur de ce soi-disant fléau qui gangrènerait l’université. Pure folie !

L’écrivain Salman Rushdie a été victime d’une attaque au couteau. Êtes-vous inquiet quant aux atteintes à la liberté d’expression ? Que pensez-vous du droit au blasphème ?  

Personnellement, je ne pratique jamais le blasphème. Je respecte trop les croyants de toutes religions. En tant qu’écrivain, cependant, j’interdis quiconque d’interdire à un artiste la totale et libre expression de sa vision du monde. Je suis voltairien. Je suis un amoureux éperdu de la liberté.

Quels sont vos projets littéraires ?

Je termine un roman d’amour sur la jalousie maladive et ses terribles conséquences sur l’équilibre d’un couple.

Et vos projets politiques ?

C’est fini depuis longtemps. J’en suis content. Je suis libre !