Politique

Union africaine : le syndrome malien

La traditionnelle photo de famille de l'UA.

La traditionnelle photo de famille de l'UA. © Reuters

Laver l’affront, à tout prix… Incapables de sauver Bamako sans l’aide de la France, les dirigeants réunis à Addis-Abeba, du 25 au 27 mai, ont annoncé la création d’une force de réaction rapide. La sécurité du continent, disent-ils, c’est leur affaire ! Retour sur un sommet obnubilé par la question malienne.

Elle n’en laisse rien paraître, mais Nkosazana Dlamini-Zuma est contrariée. « Très contrariée même », souffle un ministre ouest-africain des Affaires étrangères. Dans les couloirs de l’Union africaine (UA), la présidente de la Commission tente de faire bonne figure, « mais le Mali lui reste en travers de la gorge », poursuit notre interlocuteur. À l’en croire, Dlamini-Zuma n’avait déjà pas apprécié que le dossier s’invite au sommet du mois de janvier et, depuis, rien ne s’est arrangé. Elle ne digère pas que l’UA et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) doivent laisser la main aux Nations unies (la force de maintien de la paix déployée sur le terrain passera sous mandat onusien le 1er juillet) et que les Casques bleus soient placés sous l’autorité de Bert Koenders, un Néerlandais jusqu’à présent à la tête de la Mission des Nations unies en Côte d’Ivoire. Surtout, elle enrage que l’Afrique n’ait pu se dispenser de l’intervention de la France. « Un psy dirait que le Mali, c’est son traumatisme originel, commente, narquois, un diplomate panafricain. Pour elle dont le discours est si volontiers antioccidental, ça a surtout été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. »

À Addis-Abeba, où l’on célébrait fin mai le 50e anniversaire de l’UA, ils ont été nombreux à partager son agacement. « C’est une honte pour nous d’être obligés d’applaudir la France, a reconnu le chef de l’État guinéen, Alpha Condé. Nous sommes reconnaissants à François Hollande, mais nous avons été un peu humiliés que l’Afrique n’ait pu résoudre elle-même ce problème. » Annonçant, le 27 mai, la création prochaine d’une force de réaction rapide, Ramtane Lamamra, commissaire à la paix et à la sécurité de l’UA, n’a pas dit autre chose : « L’Afrique aurait pu faire mieux. Elle aurait pu agir plus vite pour faire en sorte que l’intervention française ne soit pas indispensable. Il est dommage que cinquante ans après les indépendances notre sécurité dépende toujours autant d’un partenaire étranger. »

>> Dossier : Union africaine, qu’as-tu fait de tes 50 ans ?

Déculottée

En attendant la FAA, la Force africaine en attente, voici donc la Caric, la Capacité africaine de réponse immédiate aux crises. La seconde enterre-t-elle la première ? « Pas du tout, proteste le général Sékouba Konaté, l’ancien président de la Transition guinéenne aujourd’hui à la tête de la FAA. Mais combien de temps allions-nous attendre ? Depuis combien d’années parlons-nous de cette force sans que rien ne se fasse ? Pendant ce temps, il y a encore des coups d’État. »

« La FAA devait être prête en 2015, explique Ramtane Lamamra, mais on n’est pas sûrs que ce soit le cas. Sa mise en place demande du temps, de l’expertise, des hommes et du matériel. Ce doit être l’outil parfait, mais on ne peut pas attendre qu’il soit prêt à l’emploi. D’où la Caric, qui sera une force provisoire et immédiatement opérationnelle. »

Pretoria avait à coeur de faire oublier ses revers centrafricains et la mort de ses soldats.

L’idée est née à Pretoria où, non content de laver l’affront malien, on espère bien faire oublier la déculottée centrafricaine et la quinzaine de soldats tués par les rebelles de la Séléka, le 23 mars, entre les villes de Bangui et Damara. Le 28 mai, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie et l’Ouganda s’étaient déjà portés volontaires, et Jacob Zuma a chargé Sékouba Konaté de démarcher les présidents angolais, équato-guinéen et congolais (Brazzaville). Quelles seront les modalités de leur contribution ? « Cela reste à définir, reconnaît un fonctionnaire du Conseil de paix et de sécurité. Mais ce que nous attendons, ce sont surtout des hommes et des armes. Cela ne devrait pas poser de problème. Lors des discussions à huis clos, vingt-cinq délégations nous ont apporté leur soutien. »

« Ce que l’on veut, martèle un membre de la Commission de l’UA, c’est ne plus dépendre de l’étranger, ni militairement, ni financièrement. » Sur ce dernier volet, beaucoup reste à faire. « Rendez-vous compte, poursuit notre source. La mission de l’Union africaine en Somalie, l’Amisom, est financée à 100 % par des bailleurs étrangers, et il y en a quand même pour 500 millions de dollars par an ! » Pis : en 2012, les États membres n’ont contribué qu’à hauteur de 5 % au budget-programme de l’organisation. En 2013, leur participation est tombée à 3,3 % – tout le reste est pris en charge par ceux que l’on appelle ici pudiquement « les partenaires ». Difficile, dans ces conditions, de parler d’indépendance. Difficile aussi de dire leur fait à ceux qui, à Paris, Bruxelles ou Washington, mettent de trop près leur nez dans les affaires du continent.

Ambitions

Le problème est ancien et, avant qu’il ne laisse la place à Dlamini-Zuma, Jean Ping avait chargé Olusegun Obasanjo de trouver des financements alternatifs. Le 27 mai, l’ancien président nigérian a présenté ses conclusions à huis clos. Il préconise la création, d’ici à 2015, d’une taxe de 10 dollars sur les billets d’avion et d’une taxe de 2 dollars sur les séjours hôteliers, pour un revenu espéré de 763 millions de dollars par an. « Avec une telle somme, confie un fonctionnaire en poste à Addis, on aurait enfin les moyens de nos ambitions. Y compris sur le plan sécuritaire ! Il faut que nous puissions agir quand la maison brûle. »

Sauf que si les dirigeants présents dans la capitale éthiopienne ont adopté le rapport d’Obasanjo, en dépit des réticences de pays qui, comme la Tunisie ou les Seychelles, craignent pour leurs revenus touristiques, ils sont convenus de le renvoyer « pour amélioration » devant leurs ministres des Finances. Le Tchadien Idriss Déby Itno l’a regretté : « Si nous, chefs d’État, refusons de trancher, que feront nos ministres qui n’ont pas nos prérogatives ? » Bonne question. Les tergiversations de ces dernières années ne permettent pas d’y répondre. Pas plus qu’elles ne permettent d’espérer que la force de réaction rapide sera rapidement opérationnelle.

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